dimanche 10 janvier 2016

Babel


Hands by Horacio Quiroz



Nous sommes ici, face à face, dévêtus et silencieux, debout sur nos genoux s'enfonçant si peu dans le matelas raide lâchement enrobé de draps rêches. Je ne regarde pas tes yeux. Je ne suis pas romantique: j'ai toujours eu peur des abysses dans lesquelles on pouvait facilement dégringoler lorsque l'on se perd dans cet autre inconnu et tentant -autrement que dans ses bras, dans sa bouche, je veux dire... Alors je préfère manger tes lèvres au ras de mes cils, subtilement cachées par le rideau d'ombre qui défile sporadiquement au rythme des phares à l'extérieur de la chambre.
Je ne veux pas être la première à briser l'électricité surnaturelle qui suspend le monde entre nous, couvé dans toute sa ronde immensité entre nos deux abdomens, tant palpable dans son entropie que je pourrais jurer que mes cheveux emmêlés se lèvent lentement dans une vaine tentative de se joindre aux tiens, horizontaux, mystiques, beaux. Tout mon corps veut se souder au tien, envie d'une masse uniforme, indécente, de désir et de teintes paradoxales et magnifiques fondues l'une dans l'autre, mais je tarde à briser la magie.
C'est toi qui m'effleure le bras, doucement, tranquillement, d'une façon presque dénuée de sexualité. Puis tu m'embrasses, le monde bascule et je lâche le fil incertain qui me reliait à la réalité, quadrillée, réaliste, pour plonger goulument dans tes méandres.
Ta bouche goûte l'encens, l'Orient qui couve son mystère dans l'âtre d'une nuit opiacée, ton épiderme plein de poudre à canon sous ma langue languide consumée de désir- quelles guerres ont été menées dans les vallons de tes reins, mon amour, de combien de lames de baillonnettes ont été transpercé tes affections juvéniles, pour que ton désespoir se déguste avec tant d'envie, pour que je trouve cette saveur d'ailleurs, éphémères et fugaces, dans tes pores dilatés par la chaleur humide de nos rideaux? Tu ne te départis pas des spectres d'énigme qui constellent ton charme, ton corps se meut encore en toute poésie incomprise, dans les faibles éclats de lueur s'évadant de la fenêtre ouverte- douce brise sur mes seins nus, braqués dans le vent qui caresse, gifle, puis souffle, doucement, comme un enfant un peu sauvage, comme tes mains, comme tes lèvres engouffrant ma peau dans leur délire sensoriel, comme tes doigts qui pianotent à merveille les rythmes de mes passions fugaces, et moi qui y répond gauchement, dépassée, délaissée à tes talents, immolée par nos commotions communes, par ton pouvoir sur mes hanches qui dansent sans rythme autre que celui que je pressens dans tes veines palpitantes.

Le ventilateur vrombit dans l'immobilité de notre émoi consommé, et je ne saurais dire si je n'ose te regarder ou si je n'en ai pas envie, si je tente de ne pas casser notre chrysalide aux fruits périssables ou si je me délecte encore des poussières de toi condensés sur ma langue, tout simplement. Je sens ton souffle contre mon lobe d'oreille vide, le moustiquaire flatte sporadiquement mon pied droit, je te caresse l'angle de la mâchoire. Je suis bien, plutôt, je crois. Je te voudrai une deuxième fois, plus tard, aussi, surement.

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