samedi 2 mai 2015

Donnes-moi de quoi tenir-tenir, je ne veux pas dormir-dormir, laisses-moi voir venir le jour...



Tu vois, mon amour, j'ai foulé de mes pieds nus des pans de landes que tu n'auras jamais touché du bout de l'orteil, j'ai digéré des émotions qui ne parcourront pas une fois tes terminaisons nerveuses en firmaments d'étincelles de douleur incomprise.
En un sens, j'aurais envie que tu m'envies ces images, que tu reconnaisses leur beauté à tout le moins, que tu me questionnes sur leur signification pour moi, même si je ne serais pas capable d'expliquer leur valeur autrement que par "c'était magnifique". Je l'ai vécu. Cela en a valu la peine, parce que je le vivais, et que c'était beau de le vivre, et je suis contentée de cette justification.
Mais d'un autre côté, j'ai l'impression que tu as vécu mieux, ici, de par ta liberté, de par cette ivresse du choix sans entraves qui m'attire tant chez toi. Pendant un peu plus d'une demie-année, tu écoutais chanter les pins, rager l'hiver et danser les mulots dans tes draps, sans l'ombre de la perspective que ce n'était pas ce que tu devais faire. Tu buchais du bois, tu réfléchissais le monde avec ce frère d'âme que j'ai tant de difficulté à sonder, tu trouvais des alternatives à la honte et à la hargne que peuvent évoquer les colosses de béton et de verre de centre-villes à l'air irrespirable. Tu dessinais à la lueur d'une chandelle, tu mangeais des casseroles de riz brulées à longueur de journée, tu revenais à Montréal de temps en temps sur le pouce, sale et heureux, bouleversé et magnifique. Tu existais, mon amour, tu existais! Comme je t'envie cette simplicité d'exister, et ce réseau pour le faire!
Parfois, je doute de ma capacité à parvenir à pareille toile de connaissances en accord avec mes valeurs, en cohésion avec ce à quoi j'aspire. Dans ces temps, je souffre, un peu. Beaucoup, peut-être.
Car j'ai envie de cette vie, de cette liberté, de ce sentiment de brise fraiche entre les troncs massifs d'arbres offrant leur âme. Je mourrais pour elle, en ce moment, je foutrais tout en l'air pour la sentir au centre moelleux de mes os: l'université, le fric, mes anciens amis aux attentes sociales évidentes, ma famille incertaine de ma direction mais néanmoins désireuse de m'encourager dans cette trajectoire titubante... Je donnerais tout pour me sentir totalement libre. Seulement, pour l'instant, je sens que même en foutant tout en l'air, je ne parviendrais pas à atteindre cet objectif. Alors je tente de préparer le terrain, de façon un peu imbécile.
J'aimerais des résultats, des projets, des étincelles.

Si jamais nous nous laissons avant que je n'aie fini mon baccalauréat, mon amour, la perte de la perche que constitue ta présence dans la houle goudronnée de mon parcours me bouleversera au plus haut point, pour le meilleur et pour le pire, je te le promet. Je lâcherai tous mes cours, et je partirai faire le tour du monde, sans demander mon reste, et sans donner de nouvelles. Je tenterai de vivre avec autant de libération que j'aurais pu le faire en te tenant la main. Ce sera peut-être souffrant, peut-être délivrant; je n'en sais rien. Mais je ne pourrai pas supporter d'attaches à cette mornitude montréalaise qui me colle actuellement aux membres, m'empêtrant dans ma personnalité.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire