mercredi 11 février 2015

Tristan and Isolde Prelude



Toi, insignifiance, si belle, si fragile, si unique, si douce, odieuse candeur, hideuse perfection, toi, toi... (Il pleure un instant.)
- Les Noces Rouges



"Ophélie. O-phé-lie. Eau, fée, lys. Comme Lolita, ses syllabes semblent faire de petits bonds, de la langue au palais, charme répercuté avec amusement lorsqu'on prononce son prénom de vive voix, tandis que pourtant, elles glissent paisiblement en ondes courbes et douces quand on murmure son appellation, souffle souple de la gorge à l'aurore des lèvres qui nait en bouquets de beautés juvéniles. Ophélie, "amante de taffetas et de guipure", fillette désinvolte et dangereuse, enfant sauvage aux pieds poussiéreux mais aux doigts fins sachant manier l'aiguille avec nonchalance, chevelure aux effluves florales et peau de lait tachée des danses païennes articulées dans l'Andalousie de sa conscience.
Elle est fraiche, douce, une corolle pâle et magnifique perdue dans des champs abandonnés aux voutes orageuses d'un gris soupir. Pourtant, on devine dans l'ardeur de sa candeur et dans l'intensité bipolaire de ses mimiques exagérées d'enfant roi le germe d'une folie violente, terrifiante, incontrôlable; sous le signe aquatique des astres, ses émotions glissent entre les doigts, sans qu'on ne puisse les prédire, sans qu'on ne puisse les contenir. Elle n'hésite pas à charmer pour mieux planter ses petites dents pointues dans la chaire attendrie qu'elle convoite, bête faussement blessée qui traine de la patte pour rapprocher sa proie à la garde ainsi abaissée, et il y a quelque chose de terrifiant dans le plaisir sans façon, presque instinctif, qu'elle a de sentir l'admiration que quelqu'un lui porte; on se sent à sa merci, condamné par l'hypnotisme de ses gestes aléatoires, emporté dans un jeu onirique dont on ne connait pas les règles mais dont on sent le goût de sang de l'acte final sans que l'on ne puisse ou veuille s'en retirer, envoutés comme nous le sommes par les écrans de fumée qu'elle projette dans son labyrinthe de caprices et d'attentions. Tant d'antagonismes la composent, que cela semble trop pour ne pas être orchestré. Et pourtant...
Pure, diaphane, intouchable et sauvage, elle ne se cueille pas; hétérocère sous forme humaine, ses épaules de nacre reflétant les mêmes écailles brillantes de son homonyme nocturne, elle peut certes décider de se poser contre votre peau, de chatouiller de ses pattes subtiles votre épiderme et vos songes, mais on ne peut la forcer à s'y étendre sans une dose de violence qui travestit la beauté qu'on tentait de tenir captive. Il faut soit la dénaturer, vidant de son contenu votre désir de la savoir proche, soit accepter son départ certain, un caillot de tristesse au coeur empêtrant chaque battement pompant votre affection. Je ne suis en mesure de dire, pour l'instant, la valeur réelle de chacun de ces choix; je n'aurai pu n'en faire qu'un, et ainsi, en l'occurrence, il aura toujours été le plus mauvais que j'eue pu réaliser. Toujours esclave de sa volonté, angoissé à l'idée d'un faux pas qui vous ferait la perdre, vous vivrez sans qu'elle ne vous connaisse vraiment, factice et opprimé de plein gré, amoureux de votre dépendance dévouée à se solder vaine.
Toutefois, surement en aura-t-il malgré tout valu la peine, tant la fragilité apparente de cette douce nymphe touche et blesse, émeut sans que l'on ne sache exactement pourquoi, comme n'importe quelle rencontre fortuite avec une créature indomptée: on voit bien qu'elle n'est pas faite pour vivre dans la cage des bras de qui que ce soit, et même avec une alliance à l'annulaire, la postérité de son union est limitée à son envie de se savoir liée, pour un temps, à un monde plus concret... Comme ces petites bêtes attrapées, enfant, sur le bord des fourrées, que l'on tentait de tenir entre nos doigts gauches d'enfant jaloux de leur liberté, et qui se débattaient hors de notre étreinte éperdue avant de s'enfuir dans leurs grands espaces, insensibles au désespoir de les posséder, nous laissant rentrer au manoir, penauds d'avoir taché nos beaux habits, atterrés par l'inadéquation sentie entre leurs battements de coeur trépignants d'inconfort et notre envie de les savoir serein de par le fort de nos bras.
Totuefois, dans ce mal qui me gardait silencieux jusqu'au chemin du lit, il y avait l'image hantante d'harmonie, entourée de son halo de charme et de beauté farouche, qui m'apaisait dans mon onirisme autant qu'elle me peinait. Je souffrais de ne pas appartenir à ce monde magique, mystique, où je croyais entrapercevoir feux follets et dryades qui se désistaient à mon regard envieux, je souffrais de reconnaitre tant de beauté dans l'indompté de la nature, mais d'en être délibérément exclu.
Ophélie, c'est cette réalité déchirante et magnifique: la beauté sauvage d'une créature qui ne nous appartient pas et dont le coeur bat à un rythme, semble-t-il, délibérément différent du nôtre, fait pour fouler des étendues qui ne s'offriront jamais à nos pupilles avilies par une civilisation que nous sommes venus à incarner. Ophélie, c'est l'exclusion du mirage, la délicatesse splendide du naturel et la douleur de se savoir harnaché au banal, à jamais différent.
Ophélie, Ophélie, si j'avais su... Je crois que je t'aurais néanmoins aimé."



- Écrit de Dimitri sur Ophélie 
Ça ne sert absolument à rien pour la pièce elle-même; ce n'est qu'un remue-méninges afin de cerner les visions qu'un personnage a de l'autre, et un amusement incroyable que de redécouvrir la profondeur et la discordance de ma paire préférée dans ma cerveau.

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