lundi 2 février 2015

One two three one two three drink




J’essayais de l’expliquer, de laisser les traitres mots de cet attachement borgne et imbécile trébucher sur mes dents, couler en lentes flaques de dégout sur mes lèvres gercées du sel de cette mer amer qui flotte dans mon crâne, trouver un moyen de cracher mes sentiments comme du mucus paralysant le souffle, collé comme du chewing gum sec dans la trachée, je voulais vraiment lui expliquer, à cet adorable fantôme qui tente de panser mes blessures sans savoir la nature de ma plaie, l’étendue de l’infection… Mais je n’y parvenais pas, malgré tous mes efforts. C’était des mots trop gros, des phrases trop vides. J’avais peur de concrétiser mon pathétisme en jetant une vérité dans le monde physique et non uniquement mijotée dans les dédalles crasseux de mon crâne, peut-être, je craignais de plus ne pouvoir m’échapper de cette étrange et honteuse réalité une fois qu’elle aurait prit d’assaut cette sphère extérieure que je contrôle partiellement. J’aurais voulu, vraiment, mais mon corps tout entier refusait. Je me suis contentée de piétiner sur place, évitant son regard.
« C’est dur à avouer? C’est dur à dire? » J’ai hoché la tête, les yeux remplis de larmes, honteuse, le visage enfoui dans mon foulard de laine trop grand. Je n’arrivais qu’à émettre des petits couinements souffrants et à soupirer de détresse. Toutes ces pensées, cette haine de moi-même, ce désœuvrement face à mon attachement bénin et inutile, éphémère et fané, cette sentimentalité qui prend de l’expansion dans ma poitrine plus j’essaie de l’y comprimer, est resté coincée au milieu de ma gorge. Une boule de pain trop grosse. Je la sentais, physique, véritable, paralysante. Je n’ai même pas essayé de la ravaler. Je me suis détournée pour retourner en cours, vaincue.
Je me sens folle. Disjonctée. Au bord de la psychose. En marchant, les petits graviers de l’hiver québécois crissant en s’enfonçant dans la neige épaisse, j’avais l’impression envahissante et enveloppante, s’infiltrant dans ma tête, que je me mouvais sur une étendue gigantesque de crème glacée à la vanille, et cette utopie me terrorisait, sans que je ne comprenne pourquoi, observant chaque universitaire se presser sur la surface glacée de mon imagination. Le raffuts des bottes grinçant sur la surface gelée, pleine de gadoue, le vent s’engouffrant dans l’entrée de Jean-Brillant dans un tourbillon de paillettes d’un froid tranchant, m’évoquait une berge où des milliers de goélands piailleraient. Je me sentais véritablement cinglée, menacée par les stimuli qui m’assaillaient. Je me sens encore dévorée par une impression de sur-stimulation, mangée par mon incapacité à composer avec l’univers. Enfermez-moi dans un asile, je vous en supplie, je n’en peux plus…

Je suis fatiguée. C’est le terme. Fatiguée. Épuisée, même, peut-être, de ressentir une émotion trop intense chaque fois que ton portrait apparait dans ma vie. Je suis éreintée à l’idée de continuer de tenir à toi, idéalisé, non amoureuse mais déchirée par notre distance inéluctable. Je suis tellement lasse de cette histoire en queue de poisson, qui ne finit pas de finir de mon coté, alors que tu as refermé le roman il y a bien longtemps. J’en ai marre. De tout ce qui implique d’exister en réfléchissant. Je suis fatiguée de ne pas savoir parler, de ne pas parvenir à exister. Je suis fatiguée de connaitre la danse de mes doigts sur le clavier d’une machine à carte de crédit, je suis fatiguée de connaitre les muscles du corps de mon concubin, je suis fatiguée de savoir la saveur de la bière avant qu’elle ne touche ma langue, je suis fatiguée, je suis fatiguée. Je suis fatiguée.

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