jeudi 15 janvier 2015

Experience, Ludovico Einaudi








"Une digue s'est rompue en moi. Comme si j'ignorais que je pouvais respirer et que je venais de prendre ma première bouffée d'air. Je me suis mise à rire et, une seconde plus tard, j'ai fondu en larmes pour la première fois depuis le début de ma randonnée. J,ai pleuré, pleuré, pleuré. Pas de joie, ni de tristesse à cause de ma mère, de mon père ou de Paul. Je pleurais parce que je me sentais riche. Riche de ces cinquante et quelques terribles journées sur le PCT et des neuf mille sept cent soixante autres qui les avaient précédées.
Je m'apprêtais à franchir une frontière. La Californie s'étendait derrière moi tel un long foulard de soie. Je ne me trouvais plus complètement nulle. Et je n'étais pas non plus une putain de guerrière amazone. Je me sentais simplement féroce, humble et concentrée sur moi-même, en sécurité dans ce monde."



Wild, Cheryl Strayed




Plaidoyer mon existence




J'ai l'impression de m'éveiller, doucement, comme on soulève graduellement nos paupières en sortant du sommeil en début d'après-midi, alors que le soleil baigne déjà notre chambre de rayons apaisants.
J'ai envie de me jeter dans le vide, certes pour sentir les gifles du vent en chute libre, pour avoir une perspective nouvelle sur le monde, mais surtout, pour la fierté de s'être lancé dans l'inconnu, pour l'audace du geste plus que pour le geste; me montrer que mes actions peuvent refléter mes propos et mes émotions, que je suis vivante et en mouvement, continuellement, comme tout, et que mon existence est magnifique dans ses aléas complexes, liée à la vie par des filaments multicolores qui bougent comme nous effectuons nos valses, proches et loin, puis proches, puis loin... Que j'ai le droit de faire une erreur, aussi, si jamais elle s'avérait en être une d'une perspective très subjectivement culturelle; on n'a qu'une vie, mais cette vie est tellement bénigne comparativement à l'immensité du monde... Que signifierait cette infime tache dans l'écorce de l'histoire, vraiment?
J'aurais pu respirer éternellement, sans danger, sauvegardée du risque des perturbations profondes, les vraies, celles qui risquent de nous briser à jamais ou de nous faire découvrir le son sourd du sens. Sans être trop malheureuse, mais sans ressentir l'extase: j'aurais pu exister sans vivre, manger sans goûter, dormir sans rêver. J'aurais pu être un autre pantin social, sa mallette à la main, son diplôme sous le bras, puis rencontrer un garçon pas trop mal dans une situation semblable, échanger sur notre incompréhension de l'univers de temps à autre, avoir des enfants que j'aurais aimé incroyablement fort, mais sans saisir cet attachement... J'aurais pu traverser ma vie les yeux bandés, être une autre marionnette un peu éteinte qui ne cherche pas à comprendre ce qui pour elle constitue la sagesse et la signification profonde des choses... J'aurais pu passer à côté de ce sentiment observé en dehors de soi-même, celui qui murmure ok dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind, cette connaissance ressentie de la vérité dans l'essence des éléments composant le monde qui l'accepte malgré son amalgame constant avec le bien et le mal, détruisant l'échelle dichotomique en un dégradé complexe mêlant raison et fabulations.
Enfin, je réalise que les beaux jours sont à portée de main, continuellement, qu'ils n'attendent qu'une impulsion de notre corps pour que nous nous jetions dans leurs bras. Qu'il n'y a rien entre moi et mon destin, que j'ai toute la force du monde dans mes veines, la persévérance de l'histoire imprégnée dans chaque fibre de mes muscles souples comme les cordes d'un archet partagé avec les éclopés des temps perdus au travers des siècles; l'espoir de ceux qui arrivent dans une nouvelle ville pour y bâtir une vie, bruyante, cacophonique, orchestre de perspectives inespérées, vierge de leur toucher, chaque brique renfermant une part de bonheur potentiel; la tristesse infinie d'une mère dont le fils revient à la maison familiale dans une petite boite, avec un drapeau bien plié et des excuses formelles; la rosée se déposant sur les larges feuilles grasses d'une forêt tropicale et le firmament de colonnes de neige soulevées par le vent, dans le grand Nord pur de regards. Je suis plus que l'Humanité: je suis l'univers.
Je dis non à la normalité avant d'avoir vécu l'excentré, je le murmure, je le hurle, mais il est là, dans l'espace sonore, mon plaidoyer pour exister, aux oreilles qui voudront bien l'entendre...
Je suis loin... Je suis tellement loin des tracas, de l'indécision, de la souffrance... Je laisse le monde couler en moi, ruisseler dans mes veines dilatées comme les rives durant la mousson du Gange, du Nil, du Zambèze, de l'Amazone et de tous les autres fleuves impétueux qui sillonnent la planète pour abreuver la vie. J'accepte d'appartenir à l'univers, tout comme il m'appartient; je ressens pour tous; je m'admet humaine et fragile, imparfaite, physiquement périssable et éternellement liée au sort de cette planète paradoxale et magnifique que je me dois de toucher de mes propres doigts. Bien sur que je m'abhorrerai et la détesterai parfois. Mais je signe ici, armée de l'encre de ma sincérité la plus véritable, que je resterai fidèle à cette promesse de communion et d'authenticité envers ce monde.

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