samedi 13 décembre 2014

Why can't you let me go, what did I ever do to you?

Je ne connais malheureusement pas la source de l'image.


Réflexion sur une sexualité au féminin, au féminisme




Je me souviens m'être déjà empêché de faire l'amour parce que je ne m'étais pas épilé les jambes; je me souviens aussi avoir repoussé un concubin voulant m'offrir quelques bouquets de plaisir de terminaisons nerveuses car je craignais qu'il n'apprécie pas ma morphologie individuelle, avoir souhaité faire une pipe parce que je ne voulais pas coucher avec quelqu'un qui me désirait à ce moment précis, m'être déshabillée dans le noir car je me trouvais laide. J'ai quelques mémoires ainsi éparpillées dans mon crâne, soupirs des derniers relents d'une phobie de mon absence de concordance avec les standards de ce que l'Homme, fétiche de l'opinion, aurait trouvé désirable.
C'est étrange: parfois, ces souvenirs viennent errer devant le fil d'observation de ma pellicule intérieure, puis repartent, et je les regarde voguer sur la surface houleuse ou calme de mes pensées comme on détaillerait tranquillement une bouée se soulever puis s'apaiser sous les remous variables d'une marée charitable. Parfois ils me dérangent, ils sont insistants et effrayants, mais la plupart du temps, ils ne font que stimuler, de par leurs couleurs, des réflexions sur leur signification dans ma vie aujourd'hui, et sur ce qu'ils disent du rapport d'un individu humain, par hasard né de sexe féminin, avec les appréhensions sociales mises dans la tête de ceux avec qui elle partagera son corps.
À l'époque, je ne crois pas que j'avais considéré ces inquiétudes comme particulièrement anormales, ni infondées. Je sais que beaucoup les ont également apprivoisés, et qu'une certaine période d'acclimatation avec son corps et son rapport à celui-ci est de mise pour la majorité des humains: on appelle ça le changement ("calmes-toi, big, avec tes propos féministes, là!"). Rien de nouveau là-dedans, bien que la mise sur un piédestal du corps au dépens de l'âme dans notre société occidentale exacerbe probablement davantage cette peur de l'irrégularité de sa personne avec le modèle mis de l'avant.
Cependant, il y a certaines choses que je refuse aujourd'hui de reconnaitre comme normales.
On a piétiné mon consentement à quelques reprises au cours de ma vie, certaines plus manifestes que d'autres, une pratiquement vulgaire tellement elle ne pouvait être niée. J'ai rarement obtenu des excuses pour ces accrocs, et je n'en ai jamais demandé non plus. C'est peut-être là le coeur du problème: je n'en ai jamais demandé non plus. Je ne me suis jamais attendue à ce que l'on m'en doive. Un peu comme si je reconnaissais non pas le droit de mon partenaire à ignorer des signes concrets, manifestes ou subtiles de mon approbation, mais que je prenais une part de responsabilité dans le déroulement de la situation qui avait mené à cette dissonance entre nos deux envies. Je l'ai même déjà affirmé en ces mots lors d'une discussion pour tenter de mettre au clair ce qui s'était produit; j'avais dit ne pas lui en vouloir, car j'avais ma part de tords dans ce processus, et que si cet acte n'était pas excusable, il s'expliquait. Je ne sais même pas si je révoque cette affirmation aujourd'hui, car au final, bien que je défende un discours généralement admis dans la sphère féministe comme quoi outrepasser la notion de consentement explicite ne peut se cacher derrière aucune excuse, j'ai encore le sentiment diffus, timide, ronflant au creux de ma poitrine, que j'aurais pu prévenir le tout en agissant différemment. Je n'aurais pas dû avoir à le faire, mais j'aurais pu.
Cela crée une étrange dynamique dans la trame de relations sexuelles adultes, tant de pression pour une performance de laquelle nous nous sentons dépendants et responsables, alors que le désir pour l'initier (décliné de multiples façons) vient si naturellement chez la majorité des humains... Je crois avoir eu de la difficulté, non pas de façon aiguë, douloureuse, mais plutôt d'une manière floue et confuse, à me positionner par rapport au désir sexuel à travers ma - courte - vie, indécise sur ce que j'aimais et ce que je devrais aimer, subordonnée à la vision que l'Autre aurait de mon plaisir et surtout, soumettant celui-ci à l'appréciation postum de celui avec qui j'avais partagé le moment, fermant ma pensée à une expérimentation instantanée, me coupant de ma propre analyse physique et émotionnelle de ce qu'elle avait représentée.
Mais au final, je crois devoir me rendre à une évidence: j'adore le sexe. Je ne le nierai pas, j'adore le sexe! Mais le sexe dans sa dimension d'un partage d'expérience passant par les sens, dans son exploration d'une intimité amoureuse ou tout simplement humaine, qui utilise la chair comme canevas d'une oeuvre de don naturel du tout que l'on forme momentanément quand les corps s'emboitent. Le sexe dans une intimité respectueuse des différences et ouverte à la découverte de terrains inexplorés et d'apprentissages communs. Dans sa conception philosophique vécue, dans son allégorie sensorielle lorsque je découvre le rapport qu'un concubin a avec le concept, qui peut différer de ma propre vision, mais qui, lorsqu'elle accepte cette dissonance, crée un imbroglio fascinant à démêler et à concorder.
Toutefois, le sexe-objet, le sexe-entreprise, le sexe-outil de contrition sociale, formateur de complexes et créateur de jouets pour enfants où les formes qui ne sont pas carré-rond-triangle se brisent à tenter de passer dans l'embouchure exiguë de la pression esthétique, lui, je l'abhorre; il me répugne, car il dénude l'acte de toute sa dimension d'unicité de l'individu. Par le fait même, j'ai l'impression que l'idée de la sexualité, telle qu'elle est véhiculée sur les plateformes médiatisées de notre société, met un frein indélébile et tabou sur les préférences particulières de chaque. Que si l'on n'apprécie pas un acte socialement considéré comme désirable et plaisant, souvent induit dans les consciences par la répétition d'une pornographie léchée et abusive, on ne ressent pas la légitimité de remettre cette pratique en question sans chambouler l'exercice en production. On devient nous-mêmes les acteurs d'une pièce sociale à saveur insipide. On sent le juge jusque dans nos draps, modelant nos corps et falsifiant nos terminaisons nerveuses. On tente dans l'apport d'une relation dénudée de son secret de répéter des lignes qui n'appartiennent pas nécessairement à notre personnage. On essaie tous d'être la même marionnette, et dans cette perception homogénéisée du plaisir, on barbouille ce qui a motivé le choix du partenaire. Or, c'est aussi par l'unicité reconnue que passe la compréhension du consentement de l'autre; il faut saisir les subtilités du plaisir singulier d'un être particulier si l'on veut comprendre et être en mesure de cerner la différence de ses limites, l'absence d'universalité de ce qui stimule et ce qui est permis, l'écoute et le respect de son véto par rapport à son corps.
Je n'ai qu'effleuré cette autre réalité que je vous vante en ces phrases grandiloquentes, et j'en suis bien consciente; je suis encore extrêmement endoctrinée par ce que je me suis fais répété d'être et de faire depuis ma petite jeunesse (enfants de l'internet et des vidéoclips vulgaires de stars prépubères en strings que nous sommes), encore très préoccupée de ce que l'on pourrait penser de mon corps malgré ma volonté d'affranchissement de ces chaines invisibles. Mais je tenais au moins à le dire, quitte à être paradoxale, quitte à sembler double-jeu: on devrait être libres d'expérimenter ce que l'on aime et ce que l'on désire être, même à travers un tabou, muet et maquillé sous les projecteurs halogènes du monde-monnaie.

1 commentaire: