mardi 2 décembre 2014

And all I ask of her is pray for me



------Martin Creed, Work No. 503, 2006


Every morning I sit at the kitchen table over a tall glass of water swallowing pills.
(So my hands won’t shake.) (So my heart won’t race.) (So my face won’t thaw.)
(So my blood won’t mold.) (So the voices won’t scream.) (So I don’t reach for
knives.) (So I keep out of the oven.) (So I eat every morsel.) (So the wine goes
bitter.) (So I remember the laundry.) (So I remember to call.) (So I remember the
name of each pill.) (So I remember the name of each sickness.) (So I keep my
hands inside my hands.) (So the city won’t rattle.) (So I don’t weep on the bus.) (So
I don’t wander the guardrail.) (So the flashbacks go quiet.) (So the insomnia
sleeps.) (So I don’t jump at car horns.) (So I don’t jump at cat-calls.) (So I don’t
jump a bridge.) (So I don’t twitch.) (So I don’t riot.) (So I don’t slit a strange man’s
throat.)

- GOOD GIRL, by Jeanann Verlee

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Je t'ai aimé, enfant cassé, amour blessé, chanson fêlée. Tes maux ne veulent plus rien dire, là est le drame: je suis de glace devant la chaleur de tes pathétiques ardeurs garochées aux visages vides défilant dans le ventre creux de la toile virtuelle. Tu te donnes à qui te veux bien, pour oublier que tu t'expédierais bien volontiers tout entier, sans laisser d'étiquette de provenance, Made in Quebec, manufactured in Switzerland, et ça ne me fait strictement rien lorsqu'on me l'apprend, cet ami qui t'aimait comme un frère te bavant dessus de dégout pour la loque que tu ne traines pas plus loin que les murs de ta demeure aux courants d'airs cervicaux, te crachant à reculons une hargne que tu ne comprends plus, que tu n'as même plus les colimaçons au fond des cavités auditives pour percevoir. Tu es étendu sur ton lit à flâner sur ton gadget invisible et inexistant, à converser en strophes obscènes avec des inconnues qui ne te rendront jamais les indécences que tu quêtes pour oublier la peine d'une ombre de souvenir que tu ne chéris même plus, des fantômes de boules et de sexes humides qui ne te recolleront, le temps de quelques heures et avec une poix de qualité aussi discutable que tes valeurs, qu'en échanges d'une poésie de billets verts. Puis tu seras seul de nouveau.
Tu feras de la musique, des courts-métrages sur vidéocassettes, saouls dans un sous-sol sombre, des photographies un brin victoriennes de tes conquêtes nues sans jamais que ne pointe sur tes clichés l'ombre de ton corps abhorré... Et pourquoi? Parce que tu en es rendu là. Tu seras aussi minable que tu l'as toujours été, ou alors tu t'en sortiras plus ou moins, ou encore tu deviendras quelqu'un de vraiment bien - les bons garçons comme toi finissent par être heureux, comme je l'ai déjà dis au temps où je ne savais pas que tu étais un être intrinsèquement neutre, mais disséqué par une existence qu'il refuse de personnifier -, mais je m'en foutrai toujours identiquement. Je, m'en, foutrai, toujours, iden, tiquement.
Je me fous de toi: quelle douleur de me l'admettre, cette phrase toute crue qui erre depuis deux ans entre nos deux corps en valse inutile dans une salle pleine de partenaires potentiels connaissant bien mieux les pas de ce concerto et nos chamades respectives. Je me fous de toi. Je n'ai aimé que les barbeaux troubles des mémoires que j'ai maculé dans les corridors dédaléens de mes errances psychiques, en longues traines de pinceaux de suie, à longs traits de pistolets d'ennui. Jamais la triste vérité de ta sincérité banale. J'ai aimé ton mythe, jamais ton moi. Je t'aurais moi-même mutilé Minotaure si cela avait pu donner à cette ridicule histoire incroyablement insignifiante le romantisme des fins perdues, je t'aurais charcuté à ma guise si tu avais pu répondre à mes caprices de petit cataclysme étriqué, un automate acceptant que sa Lolita, canaille en guenilles et au feu de foyer l'attendant au manoir pour réchauffer ses plantes de pieds déchirées par son propre désordre, fasse germer un jardin de lierres dans sa poitrine de fer afin de feindre qu'il puisse voir fleurir des émotions coupantes dans sa cage thoracique. Tu en serais crevé, que je n'aurais été que plus satisfaite de pouvoir te pleurer - je t'ai tant de fois imaginé mort de tes outrances, si tu savais, me maquillant ces chimères comme des craintes face à tes intempéries, alors que je souhaitais probablement réellement  choisir une tenue de velours noir jusqu'à mes chevilles autrefois maigres, maintenant minces mais pas assez pour ne pas savoir que je suis devenue femme, j'aurais certainement donné beaucoup pour m'offrir en spectacle, me pencher devant la bière, verser quelques gouttes de crystal de mes yeux sur ton complet payé trop cher par tes indignes parents, glisser une lettre dans ta main, me sentir mourir, me sentir m'haïr, me sentir, me sentir, me sentir, diantre! Oui, saches-le, et tortures-t'en: j'aurais profané jusqu'au dernier viscère de ta carcasse d'autrefois, aurais inondé d'arsenic la plus intime essence du nectar de ton âme, pour une infime miette supplémentaire de l'intensité de ma propre vie. À cela, tu avais raison de m'aimer en minuscule reine falote gouvernant de son trône de déchets les envies de ceux qui lui tendaient la joue.
On tombe amoureux de contes, plus ou moins Wilhelm Grimm ou Walt Disney selon l'âge et le degré de sucrerie enrobant les neurones, mais toujours d'histoires, jamais de transparents protagonistes chez qui on lit une fin du monde définitive ou une joie apocalyptique. On tombe amoureux du folklore de sa propre vie, des légendes de ce que l'on souhaite se croire être devenu, on tombe amoureux non pas de l'amour, mais de ce que l'amour aurait changé dans nos vies, du mensonge qui nous permet de continuer à espérer à notre rétablissement prochain, à notre progression certaine hors des cercles concentriques de la folie ou de l'ennui. On tombe amoureux du rien, déguisé en absolu.
Rien n'est important et je m'en saoule, en ce mardi soir, 19:50, un immense verre d'eau citronnée et de téquila veillant à mes côtés comme le léopard que je n'ai jamais pu caresser du temps de mon règne chimérique sur les landes labourées de tes espoirs. Hélas l'hiver t'as exilé de mon royaume! Bon débarras, j'oppresserai le gel de mes cornées plutôt que les centres tièdes de nos étés fanés.
"Reviens-en, cimonaque!" crie une voix raboteuse du fond de la taverne, comme je marmonne ces syllabes éhontées à la foule qui ne m'écoute pas, absorbée comme elle l'est à ses propres perditions. Allez-vous faire foutre.
Je pourrais me monter en bateau et me dire que tu as réellement gâché quelques éléments de mon existence, assez pour que je chiale mes pensées pixelisées à des illuminés de la douleur qui ne les lisent pas: après tout, je fais des cauchemars où tu me susurres des obscénités à l'oreille tandis que je pleure, où tu insères des doigts barbares dans tous les orifices de mon corps, convaincu que mes gémissements de crainte et de douleur sont des manifestations maladroites d'un plaisir pur et angélique, celui d'une gamine aux yeux étoilés de substances illicites en robe blanche à dentelle, celui de la Lolita de qui tu as possiblement abusé une première fois amnésique, cette nuit dans la forêt où je me suis réveillée nue entre les draps, les carcasses des pins et des boulots, avec l'ulcération mentale de l'alcool dans la mémoire de mes jeunes âges, sans négatif, sans film à développer avec le temps, sans preuve autre que les paroles des autres. Autodafé de ma reconnaissance de mes errances. J'ai été brûlée avec tous les livres en un mois de juillet où il faisait frais.
Je suis grossière, bestiale, repoussante, direz-vous? Je suis folle, et si vous me voyiez sur la rue, vous ne le sauriez pas. Je suis folle quand on m'en donne le droit, je suis folle lorsqu'on admire mes circonférences sans circulation, mes décapements loin des astres stellaires du modèle social souhaitable, je suis cinglée lorsque je ne risque pas de perdre le regard d'autrui. Je suis Folle, la catin de Nelly Arcand qui sacrifierait son âme si le connard qu'elle idolâtre voulait bien lui accorder une fessée et quelques coups de langue. Je suis folle, car je ne le suis que quand on m'en donne la permission, et j'ai honte de mes bassesses mentales, du fait que je quête la licence sociale comme une poignée de sous pour m'injecter profondément dans les artères mes élucubrations aux mèches brûlées, corde dans la cire qui ne flambe plus, amoureuse d'un garçon parfait qui m'aime assez pour ne pas me faire mal, sans être capable d'apprécier en continu ce cadeau des dieux qui n'avait pas de nom sur l'étiquette - n'importe qui aurait pu l'avoir, mais le paquet est tombé dans mes bras à moi. Eh merde.
J'ai peur de l'université, j'ai peur de toi. J'ai peur d'aimer, oui, encore un peu, mais surtout, de ne rien ressentir. D'avoir noyé mes émotions dans un bassin de bonne foi et de multiples "c'est pour le mieux", comme une mère qui plonge les poumons de chatons miaulant de douleur dans un lac vaseux, afin que sa fille qui les chérit ne se rende pas compte qu'ils ont le dos bosselé truffé de tumeurs qui les fera exploser en putrides servitudes d'ici la fin du cycle des saisons, juste parce que sa benjamine pourrait avoir mal de les avoir caressé. J'ai peur d'être morte et de ne plus rien voir s'allumer dans ma tête ou dans mon coeur pour les prochains soixante ans qui m'attendent. Que le défibrillateur soit l'annonce prochaine de ma date d'expiration, et qu'il soit trop tard pour pleurer, ou rire, ou ressentir.
Ah, et apparemment, je suis paranoïaque et intelligente; je crois me péter la gueule quand je bas à plate couture des individus supposément beaucoup plus malins que moi, je me ronge les jointures jusqu'au sang en rédigeant des dissertations qui me valent des A+, je me grise des modèles académiques déficients qui louangent des imbéciles de mon calibre, et ça me fait du bien, en même temps de me faire me détester un peu plus, une lame contre la gorge, mais un bulletin impeccable en mains.
Je ne sais pas si je suis une génie ou une ordure. Probablement aucun de ces superlatifs; de là mon envie de me déchirer à coup de canifs, uniquement pour la beauté de la toile que créerait ma peau lacérée et tachée de vice, accrochée au-dessus du canapé de cuir d'un milliardaire asiatique se faisant sucer par sa pute de service, quelques pieds sous l'étalage grandiloquent de mon appétence pour la vénération.

2 commentaires:

  1. "de là mon envie de me déchirer à coup de canifs, uniquement pour la beauté de la toile que créerait ma peau lacérée et tachée de vice"

    Je n'arrive plus à avoir de bonnes notes, je me pointe à peine en cours. Merde.

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    1. Les montagnes-russes scolaires ne sont pas fait pour ceux qui vomissent leur âme sur papier et dans des bouteilles vides.

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