dimanche 19 octobre 2014

Glass, Gesaffelstein


Lorsque je me fais possesseur de soirées aussi diluées, les lendemains suivants, je suis toujours tiraillée entre mon amour de la perdition et la nécessité de la laisser faner pour exister réellement; surtout quand tu me proposes tes lèvres si facilement, dans l'éclat romantique et blafard d'un rave: "embrasses-moi sur la joue, s'il=te=plait." Je ne peux pas dire non à ton corps quand c'est dans cet élément que je t'aime; dans la forêt, je t'enverrais paitre et irait faire l'amour tendrement à mon bien-aimé, mais dans la perdition, nul n'est plus séduisant et tentant que toi, gobant des amphétamines à trois heures du matin pour durer jusqu'à sept.

"Mon alizé, nous avons été de graves et sempiternelles errances pendant maints soupirs que l'on n'entendait pas dans le brouhaha de la luminescence urbaine. Te souviens-tu de l'incroyable magie qui coulait dans nos gorges quand nous tentions d'y perdre notre nom? La toxicité connaissait mieux la consistance de nos muscles épuisés de leurs singulières danses égarées que nos consciences, lorsque nos corps parvenaient enfin à drainer le poison délectable des bouteilles vides et des parachutes au don des estomacs vides.
Dans ces moments là, tu m'as aimé, je le crois - ou, du moins, je le dis. Même dans l'absence de foi persistent les mots; le langage vide n'en est pas moins une prose à déguster les soirs où l'on se sent mourir d'être trop vains.
Nous ne connaissions pas toujours un visage dans les foules, et pourtant, nous nous y soulions constamment, les lundi soirs, les fins de semaines, et à toutes les autres heures du jour et de la nuit, lorsque nous avions l'argent ou les contacts. C'était une vocation en soit, se perdre, se permettre l'impudeur des cataclysmiques oublis collectifs de ces heures trop longues à ne pas se demander pourquoi nous existions; ces vagabondages, c'était la reconnaissance implicite de l'absurdité de nos destinées vides et de celles de tous ces éclopés qui léchaient nos croupes et suçaient notre vin, sur une rue passante à l'heure de pointe. Ici, nous étions tous en train de mourir dans la plus grande consécration de l'irrationnel. 
Tu embrassais des demoiselles, des garçons, venait me caresser dans le rythme cardiaque affolé de l'électronique répétitive, chamanique, des sous-sols étranges et possédés; je dansais les yeux fermés, constamment, mes paupières ne pouvant supporter la lourdeur des flashs stroboscopiques, mon âme goutant mieux mon égarement lorsqu'elle pouvait se perdre diffusément dans chaque terminaison nerveuse trop stimulée de mon organisme enveloppé de nocuité. J'étais indécente, ridicule, habillée de haillons de paillette et barbouillée de maquillages coulant sous des larmes de reptile nocturne; tu étais magnifique, imbécile, saturé de drogues, désirable dans ton ignoble perdition. J'aurais voulu t'avaler pour que tu déchires ma peau trop matérielle.
Parfois, quand tu t'étais trop poudré le nez, des coulisses irrégulières d'un sang presque d'ébène venaient maquiller ta lèvre supérieure, donnaient à ta bouche un gout de copeaux de sel, le bouquet d'une gorgée de vague un jour d'été trop frais où l'on se perd dans les courants contraires. Je t'embrassais avec tant d'effroi de désirer cette saveur de notre décadence, je dégustais tes silences synaptiques en souhaitant avaler la beauté de ta chute à travers ces ruisseaux carmin, matérialisée en cette incandescente indifférence des signaux que t'envoyaient ta chaire dans les reflets des miroirs blafards des clubs et des soirées privées aux cuvettes couvertes de poussières d'étoile. Il y avait une poésie incroyable à ton indolence à cette fin qui se profilaient chaque matin d'après-tempête, j'y lisais des vers parnassiens plus touchants qu'une aube brumeuse en solitude, oh, j'aurais tout donné pour être capable de composer les symphonies de tes narines sanglantes et de tes dents tachées de tes intempéries... Ton sang goutait l'envie de mon point final. C'est notre mort graduelle, douce et lugubre, qui me faisait sentir vivre, vivre en étant une oeuvre d'art, vivre en se souhaitant destinée à fondre dans une autodafé de beauté vite révolue de ses  élégances lorsque les cendres redeviennent fraiches.
Ce n'est pas là une façon d'exister, je le sais. Avec tristesse, mélancolie, j'ai décider d'embrasser la morne magnificence des jours heureux, j'ai choisi la science du bonheur plutôt que l'art de l'éphémère. Je ne souhaitais pas être une poupée de souffre si aucune allumette ne glissait entre mes cuisses pour m'embraser, si les étincelles de tes exquises disputes nocturnes n'étaient pas assez chaudes pour me forcer à brûler avec ardeur. Je ne voulais pas m'éteindre lentement dans la thébaïde d'un insipide singulier, un cierge dont la lueur de la tige se noie lentement dans la marre de cire fondue qui la tient debout.
Quelle inutile perte de temps que de continuer de me tuer en ta compagnie, si c'était pour aller crever seule dans un coin de tes souvenirs déchus! J'ai accepté de mourir vieille quand j'ai compris que même en trépassant jeune, ce ne serait pas avec toi."

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire