lundi 18 août 2014

And I- can make- you love me


“For me, Antarctica is an object of continued visual and intellectual fascination : A wilderness that, however much it is scrutinized and deconstructed, remains unmoved in its glacial quietude, its penetrating silence, and its ability to draw us, one degree at a time, toward the essential.”
- Jean de Pomereu, photographe


Je veux aller quelque part où il fait froid pour pouvoir me réchauffer dans tes bras.
J'ai besoin d'économies pour la Patagonie.

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J'ai retapé tout mon journal du Sénégal pour pouvoir en faire un volume en cuir sur du beau papier et de jolies photos, histoire de pleurer de temps en temps quand j'en lirai des petits bouts, lorsque j'en aurai raz-le-bol de Montréal.
En voici un petit extrait du 10 juin:

Hier, journée enchanteresse de relaxation et soirée incroyable d’immersion d’ambiance.
La plage, bien que jonchée de déchets ça et là, renvoyait se casser contre les rivages les crêtes blanches des vagues, projetant cailloux et coquillages contre nos jambes nues grafignées de la beauté de cette petitesse personnelle qui soudainement se matérialisait devant nos yeux grands écarquillés sous la forme d’immenses colonnes contre qui toutes les larmes du monde n’auraient su nous protéger.
Dans l’écume de cet abandon terrestre, on pouvait lire, en lettres cursives, la calligraphie de cette destinée que les Hommes tentent d’ignorer : vous êtes fragiles, vains, éphémères. C’était à la fois un spectacle beau à en pleurer et tragique à en rire, que de m’observer, moi, les autres, insouciants dans les flots, debout dans la main de ce Dieu neutre, sans intention autre que d’exister…
Et du milieu de ces lambeaux de mer qui me caressaient violemment les songes, sous ce soleil de napalm qui me réchauffait le cœur, à genoux devant l’autel de tout ce que devais en sacrifice au métronome des coïncidences, je réussis néanmoins à me dire :  « J’aime tout de même respirer. »
Peut-être même appréciai-je davantage la brulure me calcinant les poumons simplement parce qu’elle signifiait que mon corps s’oxydait et que, bientôt, dans quelques poussières de décennies, je ne serais qu’une âme caillée flottant sur l’océan des âges.

* * *

Retour en bus populaire, ceux peinturés de mille couleurs où s’entassent des dizaines d’individus debout, accrochés aux grillages, dehors alors que la carrosserie bringuebalante gémit en un concert d’injures aigues et stridentes à chaque fois que ses suspensions, qui ont connues des jours meilleurs, se mesurent aux dénivelés des dos d’âne jalonnant les nombreuses routes de Saint-Louis. Nous discutons avec un jeune universitaire en formation juridique à l’université de la ville qui, auréolé de l’éclat de son t-shirt rose et d’un sourire enchanteur, semble bien se plaire dans sa ville et son éducation malgré les couts apparemment astronomiques de celle-ci. J’ai une pensée pour notre printemps érable comme il nous décrit avec une pointe de hargne le refoulement des manifestations qui ont eu lieu pendant quelques jours.
Comme nous traversons le quartier des pêcheurs, ligne d’habitations abimées bordant la rive sud de la Langue de Barbarie, il nous est impossible de ne pas soulever les regards hostiles qui nous sont lancés, voire les commentaires plus que désobligeants que certains semblent nous adresser en wolof. Nous questionnons notre compagnon de voyage sur la raison d’un tel comportement, entrevu à travers la fenêtre vide du bus roulant à quelques vingtaines de km/h. Il esquisse un sourire un peu gêné : « C’est une communauté fermée. Même nous ils ne nous aiment pas. »
Chez les pêcheurs, les enfants ne vont pratiquement pas à l’école : les garçonnets montent en mer dès quatre ou cinq ans pour apprendre à manier les filets et les fillettes se marient illégalement à partir de 11 ans afin d’offrir à leurs maris à la peau tannée par le soleil une trâlée de petits marmots qui entrent à leur tour dans cette danse socioculturelle exclusive. S’il y a bel et bien une poignée de demeures dignes de notre château de cité Niakh durant notre traversée de leur nid enrobé de barbelé non-verbal, les nombreux taudis de tôle rouillée ne m’évoquent en rien « les plus belles demeures de Saint-Louis », supposément détenues par des hommes amants de la mer, selon Natye. Peut-être ne restent ils pas dans les quadrilatères poisseux du quartier, où on entrevoit un enfant sans jambes ramper par l’embouchure maigre d’une porte de métal verte écaillée, quand ils atteignent la richesse… Je ne sais pas, mais bien malgré moi, la vue de ces pupilles rancunières fixées dans les miennes m’emplit d’un lourd sentiment d’intrusion et d’une désagréable forme d’effroi de ne pas appartenir à ce monde qui me repousse de toutes ses forces.
Une fois descendue du véhicule et après s’être fait inviter à sortir un de ces jours avec notre nouvelle connaissance, nous traversons le minuscule pont surpeuplé qui relie la Langue de Barbarie à la ville, nos sacs bien serrés contre le corps pour éviter que les doigts agiles des pickpockets ne puissent venir chiper nos FCFA. Place Faidherbe, une immense foule bruyante s’amasse en cercle autour d’un combat de lutte sénégalaise, violent, comme à l’habitude. Juchée sur les épaules d’un autre volontaire, je détaille le court instant où ils se ruent de coups de poings au ventre, sous la clameur et les applaudissements démentiels de la masse d’individus qui les surplombe.
Bientôt, le combat est fini. Je descend de mon trône et nous nous mettons en marche au milieu de la marée mouvante de peaux d’ébène sous les commentaires quelque peu salaces des natifs, comme le soleil se fige dans le déversement de son jus dans la voute, une orange sanguine pressée par la torpeur du ciel et du climat, qui répand le sucre de son sang en longues trainées de lumières purpurines et roses étirant les ombres des ramifications du pont reliant Sor et Saint-Louis. Il y a beaucoup de bruits, de cris, et les vendeurs journaliers quotidiens rangent leurs échoppes comme ceux qui  passeront la nuit mangent et cuisinent sur le bord de la chaussée où taxis et autres véhicules se bousculent sur l’avenue Charles de Gaulle…


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