vendredi 11 avril 2014

Undead, undead, undead...


J'écrirai un recueil de fragments de vies en ville. Je l'appellerai Macadam Circus.


Je ne sais pas ce que j'ai. Pourquoi j'ai sans cesse envie de pleurer, pour rien. À la vue d'un enfant ou d'une vieille dame, assise dans une classe ou parcourant le macadam. Pourquoi j'observe la fin de cette relation qui me fait du bien percer l'enveloppe confortable de mon foetus de bonheur, épidurale dans l'oeil, et que je ne sais quoi faire d'autre que d'attendre que toute son affection pour ma personne ingénue s'égoutte au sol comme du sperme après un viol. Pourquoi mes genoux fléchissent à l'idée d'aller fouler la terre rouge d'Afrique pour quelque chose dans quoi j'ai insufflé du sens durant des mois, au point de ne plus avoir de souffle, au point d'oublier que je souffre. Je ne sais pas. Certains diront que je n'ai pas le bonheur facile, d'autres que ce n'est qu'une mauvaise passe. Je ne sais pas.
Ce qui m'abat, c'est quand quelqu'un est aussi désolé que vous êtes détruit par le fait qu'il ne vous aime plus. Il vous aurait bien encore aimé des années, il aurait voulu, il aurait essayé de tout son coeur... Mais il ne vous aime plus. Et c'est comme ça.
Quand l'amour part, où ce qu'il s'en va, comme qu'ils disent?
Pourtant, ce ne sont pas les déclarations qui manquent: Aimer. Si il y a bien une chose qu'ils ne m'enlèveront pas, c'est mon pouvoir d'aimer. Et je t'aime. C'est le ton. J'ai toujours eu un don de prémonition pour savoir quand mon nom s'effaçait des sols de ceux que j'ai séduit, lentement balayés par les marées ascendantes des contingences du temps. Comme deux horloges, une dont le mécanisme est légèrement abimé et qui prend plus de temps à tourner - une mili seconde seulement, mais un léger accrochage dans les engrenages, un petit tic quand les roues dentelées s'embrassent avant de déchirer leur étreinte de métal rouillées de larmes pourtant depuis longtemps tarries. Deux horloges qui se sont rencontrées par hasard à la même heure, au même point, et qui ont pensé dès lors être synchronisées. Mais plus le temps passe, et plus on se rend compte qu'une des petites poitrines de fer fait un tic tic anormal. Et un jour, il est 16 heures sur l'une et 11 sur l'autre, et on jette ce coeur défectueux qui ne parvient plus à suivre le rythme de notre amour.
Ce n'est pas grave. C'est pas de ta faute. Non, c'est vrai. Mais c'est triste, des horloges qui font tic tac, claudiquant toutes seules au fond d'un container quand elles ont un jour crues être à l'heure.

* * *

Je me suis réveillée ce matin avec un ciel qui crachait son dédain sur les pavés sals d'un Québec rouge et amnésique. Avec le désoeuvrement au coeur, les larmes aux yeux et une nausée persistante dans la gorge face à cette province que j'ai pourtant tant appris à adorer.
Ces itinérants attachants avec leurs sourires édentés au coin des boulevards de la métropole, à qui personne n'essaiera de trouver une maison, une couverture, une embrassade;
Ces autoroutes qui s'étendent comme un réseau de nerfs jusqu'à ces municipalités portant chacune des dénominations chargées d'une croix, soutanes de bois ayant longtemps pesées sur les faibles toits des chrétiens francophones, reclus dans leur fardeau de misère pour sauver une culture qui aujourd'hui est abandonnée à l'Ouest pour moins qu'une chanson;
Le Saint-Laurent, noyé dans ses déchets, étouffé dans son plastique, ses poissons drogués à nos contraceptifs, assommés par nos antidépresseurs, sans que ce soit autre chose qu'une fatalité;
Nos premières nations, castrées de leurs sols, cloisonnées dans leurs réserves, cigarettes, gasoline et DPJ, ou toxicomanes dans nos grandes villes, qu'on tente d'accommoder avec des solutions à nos propres problèmes;
La magnificence des paysages du Nord, landes de beautés solitudes, aurores d'étendues farouches et douces pour celui qui sait s'y fondre - un Nord qu'on aura vendu pour quelques sous, qu'on aura dépecé de ses forêts et étripé de ses métaux qui brillent bien davantage en dormant dans l'utérus de sa terre mère.
Tout a perdu de son sens, de son unité, un miroir échappé contre le béton de la réalité qui se fend en des milliers de fragments dont je ne peux reconnaitre qu'un éclat de moi, si ce n'est qu'une cassure. Peut-être qu'on n'est véritablement qu'une somme d'individu qui titubent, cherchant à tâtons nos consciences barrées à double tour. 
Les torrents de la Rivière des Prairies se font entendre de ma fenêtre entrouverte pour me laisser respirer un air un peu plus froid, pour que mes poumons ne s'affaissent pas comme le reste du monde. Que j'aie l'impression que quelque chose vit, néanmoins. Avance. Peut-être pas nous, mais les saisons, au moins, pour le temps qu'il nous reste à en avoir, avec cette casserole d'ozone que personne n'a la force ou la volonté de tasser du feu. Des grenouilles dans une poêle. Nous sommes des grenouilles dans une poêle.
Aujourd'hui est une journée de cierges fondus. Je pleure la mort de mon amour pour mon pays.
Peut-être les éteindrai-je demain. Peut-être apprendrai-je à l'aimer dans cette inertie froide dénuée d'idéaux.
Mais pas aujourd'hui.

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