mardi 15 avril 2014

The Gunner's Dream

La sérénité des pissenlits fanés sur lesquels on souffle.


J'ai fais un curieux rêve où on se laissait dans une immense plaine de terre sèche, infertile, un jour d'orage, à en juger par les nuages lourds d'un gris pâle morose qui peuplaient la voute. Enfin, j'imagine que c'était un adieu; on ne parlait pas, mais ça avait la sensation d'un adieu. Il y avait d'autres gens, aussi. J'imagine que des dizaines de personnes que l'on connait se quittent constamment, le plus souvent sans le dire, peu importe le motif - il y en a des centaines de bons. Toujours est-il que tout le monde déambulait vaguement, statique dans son "au revoir" muet. Ce n'était pas triste: simplement vide. Cette sensation de vent d'automne qui souffle sur des chemins qu'on souhaiterait encore désirer fouler, mais qui n'ont plus rien à offrir à nos pas, cette quête inutile de la mélodie aux notes fausses d'une chanson qu'on ne veut plus chanter de toute façon. L'irrémédiable un peu morose de la certitude décevante du "je ne t'aime plus".
Je me suis réveillée avec la même étrange sensation de néant grappillant le sens du monde vers ma cage thoracique, un encrier mental qui venait badigeonner les tableaux de tous mes regards d'une inanité gris souris.
Assise dans mes couvertures, je me suis demandée ce qu'on pouvait bien laisser dans la vie des gens, outre la place qu'on y a occupée. Bien sur que la vie après n'est pas comme si on n'y avait jamais été,  on peuple les pages des romans existentiels des autres de plein de jolies leçons, je sais, je sais, d'un souvenir certain, probablement, mais au final, il y a cette irréparable cassure entre ce qu'on était, première personne du pluriel, et ce qu'on est, première et troisième personne du singulier. On peut se rappeler de tas de choses, mais les réminiscences ont perdues leur essence: on n'est plus ému par la cartographie des grains de beauté d'un cou particulier, par les histoires de mioches anodines d’un corps qui en garde les marques, par la connaissance d'un visage assoupi- on peut ressentir quelque chose au souvenir, mais c'est comme s'il fallait nécessairement passer par l'intermédiaire de notre mémoire pour lui donner un sens, et alors, est-ce qu'il en a vraiment un autre que celui de la nostalgie?
Et ça m'a donné un certain vertige, soudainement, de savoir que dans la vie de tellement de personnes que je connais au moment présent - incluant toi -, 15 avril 2014, et que j'aime, et qui m'aiment, un beau jour, je ne serai qu'un cliché dans l'album photo de leur vie - quelques pages, d'accord, si on insiste sur la place que j'y occupe et y occuperai, mais un portrait figé à cette période précise, qui n'a plus d'autre valeur que de le regarder. "Brulez les livres!", j'avais envie de crier à plein poumons, pour alerter le monde, lui apprendre qu'il était vain. "Ils seront braises ce soir et cendres demain, et ça ne vous réchauffera plus le cœur de les voir gésir, inertes et déchus. Vous en lirez d’autres, bon débarras."
Oui, le relatif du temps a mangé toute la substance du présent, un instant. Mais après quelques minutes à dévisager les orbites creux de ce néant relationnel se profilant dans quelques courtes éternités ou une infinie seconde, ça m'est simplement apparut comme une réalité sotte, tout à fait acceptable:
Mon cher amour, nos mémoires s'envoleront comme du pollen dans le vent, des poussières de fleurs perdues dans les particules du temps, sans s'être déposées sur la cime de coroles prêtes à entendre leur voyage; perdues dans la boue, dans le ciel, sans apporter plus de beauté à ce tableau fondu d'étincelles entre deux neurones. Nos mémoires s'envoleront comme du pollen dans le vent. Et ce sera tout.
Je ne puis te léguer aucune sensation qui durera plus de la tombée du rideau nocturne, aucun battement de cœur qui résistera au passage des heures, aucun sourire qui ne s'étiolera de tes lèvres. Je ne peux même pas te donner la promesse qu'il en sera différemment pour moi.
La seule chose que je puis t’offrir, c’est l'émotion spontanée qui vient emplir la cage de ton émoi au moment même où tu lis ces quelques phrases griffonnées à perte, marée haute de contingences mouillant les navires de tes nerfs et les quais de tes synapses au moment présent, mais qui laissera sèches les berges de galets de mes souvenirs lorsque la lune continuera son attraction cyclique te propulsant contre d'autres rivages. Une émotion, ressentie uniquement maintenant. Le temps de compter un, deux, trois, et elle n'est déjà plus la même; comme c'est bête, n'avoir jamais à donner qu'une fugitive et périssable émotion à quelqu'un qu'on aime...
Mais si je le peux, saches que je choisis te la donner quand même.

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