lundi 30 décembre 2013

We can all be free, maybe not with words, but with, our minds



"Derrière les lourds rideaux qui bordent ses fenêtres, pareils aux étoffes qui tombent sous ses yeux bleus comme la glace qu'elle souhaite voir fendre sous ses pieds, les rayons pâles du soleil d'hiver du midi ricochent contre les vitres givrées, obstinément repoussées de la pénombre de ses heures perdues.
Je secoues doucement son épaule nue.
"Anna… Anna, réveilles-toi…"
Elle émerge péniblement de son coma, relevant faiblement la tête. Ses cheveux en bataille, qu'elle n'a pas lavé depuis plusieurs jours, collent à ses tempes moites. Elle semble dans les vapes d'une maladie incurable qui lui mange lentement le corps et le coeur, mais sa peau est tiède, ses yeux vitreux à peine capables de s'entrouvrir, ses membres tremblant pratiquement d'effort. Elle est belle comme un enfant fiévreux est magnifique, fragile et friable, pure dans sa peine, angélique dans son agonie.
Mes doigts caressent tendrement sa peau opalescente, blanche comme un désert de sel.
"Il est quelle heure?" soupire-t-elle en se frottant les yeux du bout de ses doigts fins.
"Une heure moins quart…"
"Déjà?" gémit-elle.

[…]

Nous ne faisons plus l'amour depuis longtemps. Cela l'épuisait trop, elle ressortait de ces épisodes amoureux exténuée, pouvait dormir pour le reste de la journée, et moi, je m'en voulais de la désirer, si c'était pour l'achever. Maintenant, je la caresse doucement, tendrement, au singulier, mais jamais assez pour la fatiguer. Je voles quelques clichés de son corps abandonné lorsqu'elle sommeille, je dérobe à l'épave de nacre de sa cage thoracique, brisée dans un souffle irrégulier contre les récifs de notre matelas éventré, l'image sensuelle de son déclin, et je m'en contente, avec une petite douleur au fond du ventricule à chaque plaisir que j'en tire de ne point pouvoir le partager, mais néanmoins avec la certitude que je ne pourrais lui imposer mon amour charnel.

[…]

Les gens ont tord de dire que la détresse n'a rien de romantique, qu'il ne faut pas nommer les gerbes de fleurs qui émanent des cicatrices rosées décrivant par prestes coups de lames nécessaires le récit de sa petite vie lacérée, sous peine de les voir muées en épitaphes, de les travestir en un encouragement à apposer le point final, au creux du cou ou dans l'anse des poignets… Ce n'est pas ça, ce n'est pas qu'il n'y a pas de beauté dans cette souffrance calligraphiée dans sa chaire, je ne me force pas à désirer son corps tatoué de douleurs et à embrasser chacune de ses lacérations traduisant son essence périssable au lendemain… C'est qu'aimer cet amer charme délicat me déchire le coeur. Un peu comme observer le cadavre d'un rouge-gorge dans la neige, ou laisser le sang d'un coucher de soleil baigner notre visage: c'est une douleur à la fois lancinante et enveloppante, une jolie agonie qu'on accepte et qu'on a envie de personnifier tant elle nous noie dans sa complétude.
Je ne sais pas pourquoi, en acceptant l'esthétisme de son marasme mental, en étant touché par la fragilité de sa silhouette émaciée, quelque chose se brise à chaque fois au fond de moi. J'aurais envie de m'étendre à côté d'elle et de nous laisser nous endormir doucement dans la torpeur de l'ivresse de la faim. Oublier qu'au fond, moi, je veux vivre, peut-être."

4 commentaires:

  1. Réponses
    1. Bonne année indeed
      (L'absence de possibilité de te laisser des commentaires est fâcheux!)

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    2. Pour laisser des commentaires, il suffit de cliquer sur le "0" (nombre de commentaires) à gauche des articles... Dans le petit rond blanc :) Je n'ai juste pas trouver comment avoir "Commentaires" d'écrit...

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