dimanche 15 décembre 2013

Une étrange cantique de Noël, chantée à voix basse, entre quelques sanglots inaudibles


Mes mots ne sont plus les coutures de ce chemin de fer Anna Karénine.


Pour la dernière divinité, sa beauté à manger. Un des premiers textes que j'ai écris, vers 12 ans, une femme magnifique qui se faisait servir aux invités de son mari, ses poignets entourés de raisins verts, ses dents figées dans une pomme rouge, et leurs couteaux qui tranchaient sa chaire sans qu'elle n'ait de douleur à se sacrifier pour aussi banal festin.
Je relis de vieux trucs que j'ai écris il y a un an, comme d'habitude, et j'ai l'impression que mes vieux mots ont perdus toute leur consistance, que ma tête s'est délestée de son drame poétique pour ne laisser sur ces pages que l'ancien espoir d'être quelqu'un à travers ces phrases vides. Personne ne lira mon épitaphe si je vis une vie aussi banale, si je continue à recracher les mêmes âneries sans jamais accomplir quoi que ce soit qui mérite d'être pleuré. Je ne sais pas si ça me console ou si ça m'abat.
L'encre ne coule plus vraiment dans mes veines, voyez-vous… Ou peut-être que si, possiblement, peut-être que ces fleuves de jais pourraient encore écrire dans ma chaire les méandres de ce que je fus jadis de beau et de détruit, mais je n'ose plus planter la pointe de mes stylographes au creux de mes coudes pour en extirper le concentré de douleurs qui marquait autrefois ces pages désormais désertées pour quelques semaines avant la résurgence du spectre sporadique de mes déboires déchus
Drapeau blanc, idées noires, amours anthracites et souvenirs pellucides destinés à disparaître.
Vimy, Vimy, lieu d'une mémoire artificielle. Sexualité .bit, je pourrais n'être rien d'autre qu'un cerveau d'informatique perdu sur cette toile de mousseline virtuelle, une intelligence artificielle qui a réussit de peine et de misère à s'imaginer ce que la surface innervée d'une peau tissée dans le ventre de quelqu'un pouvait ressentir lorsqu'elle était touchée par les empreintes digitales d'un être auquel son coeur s'est attelé. Je pourrais n'être rien d'autre que des chiffres et vous seriez tout de même touchés par les déboires des formules qui composeraient la symphonie mathématique de mes songes.
Cette ère électronique remet même en question le cogito.
Que suis-je devenue, dites-moi? Je ne me dirais pas heureuse; je n'ai pas le sourire naturellement errant contre mes lèvres comme ces jolies demoiselles que je connais, ces jeunes femmes aux yeux remplis des étoiles de leurs idéaux et aux corps sculptés de leur amour pour l'existence active, qui iront loin dans la vie, qui feront leur chemin dans ce monde de suie sans que leurs songes ne soient souillés de la ponce des incendies sentimentaux et mondiaux ambiants... J'ai parfois de la difficulté à saisir ce qui n'est pas d'un pathétisme triste à en pleurer dans un accouchement, oui, parfois, je me débats pour ne pas pleurer quand on chante bonne fête à quelqu'un. Je regarde au fond de mon verre, je le vide jusqu'à ce que la mousse ne brode plus ses bouillons aux portraits baroques des Autres, je propose un shooter, j'oublie que j'ai eu mal de les voir s'amuser, si laids dans leur naïveté, si touchants dans cette pauvre et périssable réjouissance...
Et pourtant, je n'ai pas la corde au cou non plus; j'ai décidé de défaire le noeud coulant m'enserrant l'oesophage si c'était pour avoir l'air débile à errer ainsi, la tête en l'air à chercher des crochets dans le bleu diaphane de ce ciel où les gens normaux accrochaient leurs rêves… J'ai décidé de vivre, de signer le bail de mon existence au nom de ceux qui en ont besoin, cet homme qui s'est fait crever l'oeil, cassé le crâne et jeté dans un feu par la police en Turquie,. Au lieu de mendier sur les trottoirs froids pour quelques miettes d'espérances que des passants anonymes m'auraient jetés par pitié, j'ai décidé d'offrir des petits bouts de mon coeurs à tout ceux qui en voudront, parce que je l'aurais fais calciner jusqu'aux derniers confettis de cendres sans cela, de toute façon.
Mais parfois, je regrette ce choix-là. Je regarde autour de moi et je me demande si je ne ferais pas mieux de m'éteindre comme H.; de me farder les joues, de teindre mes cils d'onyx et de peindre ma bouche au rouge à lèvres pêche, de m'étendre sur mon doux matelas dans des draps de satin achetés pour l'occasion, les bras croisés sur la poitrine, dans une robe diaphane imprégnée du tragique factice de cette réception solitaire, et de m'endormir doucement, dans la chamade affolée du rythme d'un corps dont je n'admire en rien la matérialité, dans l'apocalypse interne d'un système implosé, mais les paupières doucement abaissées et les souvenirs graduellement effacés. Un peu comme cette joue accotée contre la raille du train, mais le métal serait tiède, agréable, et la danse des roues, une berceuse inaudible bordant le sommeil éternel se profilant.
Au fond, oui, parfois, je regrette d'avoir choisi d'exister.
Je crois qu'à un certain point, en deux ans, je ne sais plus exactement où, j'ai eu à choisir entre la beauté de ma fin et la mièvreté d'un sourire. Je n'ai eu aucun des deux.

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