samedi 16 novembre 2013

And with victory, the whole world would be ours; we will build nothing in it, nothing in it...


I knew a girl who came from VillaLuz
Had a house filled with
Religious regret and infinite debt,
Heaven's pressure
.
She's a light in the dark
She's out of the door
She's up in the sky, up in the domes
.
Alablaster lover,
You go and get gone
We make each other
You go and get gone
.
[…]
.
And with victory, the whole world would be ours
We will build nothing in it
Nothing in it

Foals, Alablaster



Je veux imaginer sous quels traits nouveaux le despotisme pourrait se produire dans le monde: je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils emplissent leur âme. Chacun d'eux, retiré à l'écart, est comme étranger à la destinée de tous les autres: ses enfants et ses amis particuliers forment pour lui toute l'espèce humaine; quant au demeurant de ses concitoyens, il est à côté d'eux, mais il ne les voit pas; il les touche et ne les sent point; il n'existe qu'en lui-même et pour lui seul, et, s'il lui reste encore une famille, on peut dire du moins qu'il n'a plus de patrie.
Tocqueville, De la démocratie en Amérique




Je me grise de cette léthargie de ventres creux et de membres faibles, de frissons dans la moelle et de tête embrumée par le manque flagrant d'énergie; je n'ai pas avalé quelque chose depuis sept heure ce matin et je n'ai même pas envie d'en faire autrement. J'ai couru partout pour saturer mon corps de fatigue, et j'ai essayé de m'attabler devant cet écran impersonnel pour y rédiger mon futur. Mais que je termine une dissertation sur les déchets électriques et électroniques assassinant lentement les enfants ghanéens ou que je m'étende dans mes draps de bras trop froids pour Novembre ne changera rien à l'absurdité de ces deux opportunités.
Je fais peur à voir, probablement, enfouie dans les méandres d'une folie tant intériorisée que je ne parviens plus à l'articuler en mots, en phrases, en paragraphes, en roman... C'est une aliénation toute douce, toute subtile, des cellules cancéreuses dormant doucement dans le lit de notre normalité, le SIDA progressant lentement et insidieusement dans le corps d'un joli garçon dans la fleur de l'âge qui avait un peu trop bu un soir pour chercher dans son tiroir, toute douce, toute douce, que personne ne voit, peut-être parce qu'elle a déjà mangée la majorité d'entre nous…
Il ne s'est jamais ennuyé de moi. Je le sais, au fond, malgré quelques phrases lancées comme des gallets sur le canal Saint-Martin, pour voir si je les avalerais tout rond ou si ils feraient leurs petits sauts jusqu'à l'autre rive, sans que l'abîme de mes espoirs déçus ne tente de stopper leur course. À la surface, ça ne me fait absolument rien: c'est le temps qui file, c'est les coeurs qui s'usent, c'est les esprits qui ne se connaissent pas, qui croient deviner la silhouette de ce qu'ils espèrent dans les soupirs troubles de l'ombre d'une âme étrangère, rien de plus, ce n'est que cela, et ça ne me fait rien. Et quand j'y pense, au plus profond de moi, au coeur de l'enclave sombre et profonde de mon esprit, grotte à la marée ascendante où je me retrouve piégée faute d'avoir voulu aller y déchiffrer les fresques de mon passé émotionnel, ça ne me fait pas grand chose non plus. Je cries "Aimer!" à pleins poumons, je hurle "Révolu!" et je ne perçois que le faible écho des Autres, de l'autre côté de ces parois froides, de ce que je devrais techniquement ressentir, ce que ces marées d'âmes croient avoir dans la tête quand ils disent au revoir à un sourire éphémère qui n'a jamais été réciproque…
Mais non. Rien. Je me sens vide. Vide de tout. De sens, surtout…
Pourquoi pas se tirer une balle dans la tête alors, j'y pense à tous les jours mais je suis trop couillon pour le faire, comme a lancé mon professeur de politique sans que personne ne bronche, sauf moi qui a senti mes petites ventricules de rien du tout se flétrir d'un relent de compassion inespéré. C'est bien tout ce qu'il me reste, peut-être: une pitié partagée de cette condition humaine que je lis à travers l'Autre comme un miroir boursouflé selon les formes de leurs corps, mais qui me renvoie néanmoins mon reflet pathétique, maigrelet, affamé et perdu au milieu de tout ce bordel de lettres, de virgules et d'espaces. Vous y comprenez quelque chose, vous, à mon charabia? Même les consonnes filées avec les plus beaux cordages d'or aux voyelles les plus magiquement brodées aux mouchoirs de soie de mes pages pixelisées ne me semblent pas intelligibles.
Et devant cette absence chronique de signification, je n'ai même plus vraiment envie de me perdre dans mes moyens d'antan: je n'ai pas envie de me repaître dans les ventre goulus des bouteilles cent pour cent du temps, je ne veux pas empêtrer davantage encore mes synapses. Je veux voir le mal en face, hit me, I'm not afraid. J'aspire à un coup de poing du destin, si puissant qu'il m'en casserait les dents. Je ne pourrais plus déblatérer à perpétuité, bon débarras, Emma.
Certes, j'utilise encore mon joli fantôme aux bras de marbre blanc à qui mieux-mieux, je pousse les mêmes tirades étiolées au gré des mois d'adieux qu'il sait postiches, je me promet de ne plus me reposer dans ses embrassades alcoolisées, perdues à intervalles de quelques mois dans les nappes glacées de nos hivers mentaux, mais quelques semaines plus tard, voilà que je me reprend à l'embrasser, et l'encenser et l'aduler, pour quelques heures, pour oublier que je suis bien plus morte à l'intérieur qu'il ne l'est dans ma mémoire. Et au fond, il le sait bien, et il s'en fout autant que moi, je crois bien.
Ça non plus, ça ne me fait pas aussi mal que ça le devrait. Lui, il fume peut-être trop pour que ses neurones connectent assez rapidement pour lui dire que nous sommes deux atomes de molécules maintenant dissolues. Il faudrait d'abord pour cela que la matière existe, que nous ne soyons pas tous électrons libres sans attirance positive aux négatives.
Au fond, c'est bien cela le problème. Je ne suis pas folle: je suis jeune et humaine. Tombée du rideau.
Jeunesse spectrale se croisant, s'enchâssant les corps les uns dans les autres, casses-têtes de chair perlée de sueur, imbroglios fortuits de hasards, d'envie et d'ennui, mais s'esquivant quand vient le temps de  pleurer ou de rire pour quelque chose dépourvu de trivialité, jeunesse onirique et vaine se targuant de ses trophées éphémères qui s'échouera sur les berges de l'âge adulte, empêtrée dans un futur goudronneux, marée noire de vide existentiel qu'elle aurait pourtant pu prédire comme elle tentait d'excaver l'or d'ébène des profondeurs abyssales d'espérances creuses… Jeunesse, jeunesse, trois petits pas et puis s'en va.

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