jeudi 6 juin 2013

Lick the Palm of your Destroyer



Oui, tu me manques. La plupart du temps, je réussis à ne pas y pensers. J'oublies en quelque sorte la place immense que tu as occupé dans mes pensées et, à plus large échelle, dans ma vie, et j'arrive à avancer, à embrasser mon amoureux sans avoir l'ombre de ton fantôme qui m'enlace par derrière. Même quand j'y pense, à vrai dire, je sais que je suis mieux avec lui que je n'aurais jamais été avec toi.
Je me suis imaginée comment je réagirais si tu mourrais d'une overdose ce soir, ou demain, ou même dans un an.
Je crois que je calcinerais un paquet de top complet devant le salon funéraire en les tachant de rouge à lèvres grenat, cachée derrière des lunettes de soleil rondes gigantesques, sans adresser la parole à une seule personne, malgré quelques personnes qui essaieraient de venir me réconforter, ou peut-être de se consoler elles-mêmes en faisant semblant de me serrer dans leurs bras. Je leur dirais probablement de dégager, de me laisser seule. Sans émotion dans la voix, sauf peut-être une micro pointe de colère - je convertis toujours ma souffrance en haine lorsqu'elle est trop intense pour être supportable. J'aurais envie de cracher sur chacune des fillettes qui viendrait en sacrant s'ennuyer de toi devant cette enveloppe froide trop bien habillée pour ton budget habituel. Je me retiendrais de le faire en continuant de fumer.
Il y aurait tellement de monde, tu ne pourrais même pas t'imaginer à quel point faire un deuil de toi serait un événement montréalais complet. Des visages jeunes et moins jeunes, mangés par l'alcool et la drogue ou l'ambition ou l'envie de colmater les âmes cassées. Peut-être que quelqu'un s'amuserait à  compter le nombre de filles avec qui tu as couché dans tout le lot.
L. pleurerait comme un mioche sans vouloir s'approcher de ton cercueil, il parlerait trop, babillerait n'importe quoi pour ne pas entendre le silence, de cette manière si caractéristique et mignonne de méchant garçon qui faisait des graffitis à 12 ans. Il reniflerait, mouchant son nez d'ange aux arêtes pointues, lâcherait un truc comme "mais c'pas que j'suis triste, j'sais pas calice, c'est juste que tsé..." et il recommencerait à pleurer. Ou peut-être est-ce mon imagination littéraire qui prend le dessus. Peut-être qu'il pleurerait en acceptant très allègrement sa douleur.
S. bougerait tout le temps. Je ne sais pas s'il serait vraiment affecté par ton départ, mais il aurait de la difficulté à interagir avec le fait que les autres le seraient.
P., en tout cas, il ne saurait pas quoi faire. Il braillerait et il aurait besoin qu'on l'étreigne à lui en casser des côtes tout en nous gueulant après d'arrêter, de ne pas le toucher, il ne serait pas capable d'aligner trois mots sans dire quatre sacres, il voudrait tout briser autour de lui et peut-être le ferait-il, renverser des chaises, fendre les bouteilles de vin, chier sur le bois de ta boîte funèbre. Il ne parviendrait pas à franchir les portes sans être intoxiqué à l'os et ne saurait être laissé seul avec sa douleur.
X., je n'en ai aucune idée. Il serait calme la plupart du temps, balancé, à l'habitude, mais il se fâcherait peut-être contre P. après une heure ou deux d'hécatombes émotionnelles garrochées partout.
D. filmerait, comme toujours. Il réussirait à faire quelque chose de magnifique avec ses footages, comme toujours.
G. serait serein. Sereinement triste. "Sacré U." Il écrirait quelque chose de beau, ce soir là, j'imagine, à la lueur d'une chandelle. Il apprendrait quelque chose de la vie grâce à ta mort.
Je verrais enfin tes parents, et je les jugerais de derrière mes écrans opaques, je les détesterais de t'avoir renvoyé ici, seul, sans assistance aucune pour t'apprendre à vivre comme du monde, sans guide pour ne pas que tu te tranches les poignets de nouveau. Ils se sont débarrassés de ta douleur. Je crois que je les déteste un peu pour cela, sans même les connaitre et sans plus te connaitre toi non plus.
Et moi je fumerais en regardant les gens défiler, et à la fin, j'irais t'embrasser sur le front et m'en irait sans encore avoir dit un mot.
Peut-être que moi aussi, j'écrirais un livre entier sur ce que tu m'as fais vivre en douze maigres petits mois. Je l'appellerais "Tout ce que Je n'Ai Pas eu le Temps de te Dire".
J'aurais tellement mal, tu n'as même pas idée.
Mais tu n'es pas mort, et ne mourra surement pas ce soir non plus.
En un sens, je ne sais pas si c'est mieux.


Apprenez à apprendre humez l'odeur de la pluie en été faites du vélo jusqu'à avoir mal aux orteils prenez des photos hideuses de tout et n'importe quoi même des gouttières rouillées chantez sous la douche coupez vous les cheveux vous-mêmes donnez vingt dollars à un mendiant partez en voyage sur un coup de tête travaillez effrontément jusqu'à avoir assez d'argent pour le dépenser sur des niaiseries trouvez l'amour d'un jour pas de votre vie c'est trop facile achetez du vin à 6 h du matin faites une pipe dans une ruelle même si vous êtes un homme dites non à votre patron marchez nu pieds dans le métro habillez vous avec les vieilles fringues de votre mère faites une visite surprise chez quelqu'un qui n'est même pas votre ami lâchez facebook pour une semaine faites l'amour même si vous vous détestez redevenez un enfant en peinturant à la gouache volez des clopes et fumez les toutes en une nuit inventez vous une vie et pleurez en la racontant à un étranger changez la couleur de vos cheveux la routine le monde dites adieu versez une larme


et recommencez.

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