mercredi 12 septembre 2012

Manifest destiny, Zola Jesus



"Alors, après ces longues veillées sublimées dans la douce caresse de tes soupirs, progressivement, je m’enrubanne dans le taffetas de tes yeux, je m'assoupis dans le satin de tes étreintes, et je me laisse glisser hors de cette prison de chair dont chaque vaisseau sanguin m'étrangle un peu plus à chaque seconde.
Au réveil, je constate toujours avec consternation que ton lit est à ce point vide de toi. Les couvertures n'embaument plus ton odeur, je n'entend plus en trame de fond ta respiration sifflant légèrement à mon oreille droite, brise tiède contre les fines mèches de ma nuque. De ton côté du matelas, la couverture est sagement repliée pour laisser voir la ligne du drap déformée par mon agitation, vierge de nos embrassades de la veille, comme si ce deux et demi miteux avait été régi avec autant d'assiduité qu'un hôtel, le temps de mon aller-retour vers les limbes de la somnolence. L'oreiller a été replacé avec attention; le sceau de ta tête imprimé la veille dans le coton blanc s'est effacé comme le vent amoindrit les reliefs des dunes dans les déserts de glace de nos rapports. J'écoute le silence pour m'assurer d'entendre ton néant gémir au creux de ma cage thoracique.
Je me targue à te vanter mon coeur creux sculpté de granit noir, mais ta voix résonne constamment dans sa cavité, inlassablement, comme pour me rappeler le vide qui m'emplit quand tu me quittes.
Alors je soulève lentement mon lourd corps de l'enlacement de la chaleur des couvertures, ma tête lestée de migraines alcooliques... Le lit geint - les voisins doivent nous détester. Je pose tranquillement mes pieds par terre, un à la fois, surtout, ne rien brusquer pour ne pas risquer de faire déborder la bile ballottant à la hauteur de ma pomme d'Adam... Je pourrais jurer qu'en tirant la langue, je pourrais cracher mon coeur.
Non sans difficulté, je passe un de tes larges t-shirts pliés au pied de ton lit par-dessus mes épaules rachitiques et m'avance d'un pas mal assuré vers la lucarne bêtement disposée au coin de la pièce. On entend les hurlements métalliques d'un train de banlieue qui s'approche.
Une lumière blafarde filtre à travers les rideaux translucides que tu as posé au-dessus de cette maigre fenêtre perdue au milieu de la cloison de ta chambre, leur transparence trahissant la gare minable qui se tient difficilement debout, en face de ton immeuble.
Sur un vieux banc de bois destiné à l'attente, une vieille dame habillée de gris tient la main d'une fillette vêtue d'une robe d'un orange éclatant, seule étincelle de couleur dans les fondations de béton du quai. L'enfant détache ses doigts des siens à la vue du véhicule qui s'approche, excitée comme seuls les enfants peuvent s'extasier des situations les plus banales. La vieille se lève lentement, comme si ses os risquaient à tout moment de se fragmenter avant d'éclater en morceaux, et s'avance d'une démarche prudente vers celle que je déduis être sa petite fille.
Pendant quelques secondes, j'observe le sourire de la gamine, brillante dans le monochrome de l'espace, la cadence du train devenant si assourdissante qu'on en oublie le bruit. Puis, le premier wagon tranche ce tableau de naïveté paisible, et je me détourne de la fenêtre.
Me mettant sur la pointe des pieds pour atteindre la seule armoire de ta cuisine, je pige un grand verre poussiéreux, comme tous les objets qui constellent ton chez-toi. Je n'arrive pas à comprendre comment tant de particules peuvent imprégner tant d'espaces.
Je verse le lait dans le godet jusqu'à ras-bord et le vide d'un trait, avant de réitérer.
Ton appartement porte les cicatrices de mes intempéries sentimentales: des pièces de plâtre constellent les murs d'un blanc souillé par la crasse, tentatives pour rapiécer les failles que j'ai ouvertes en lançant tout ce qui me passait sous la main, lorsque je perd le contrôle de mes songes et de mes actes. Parfois, j'ai l'impression qu'il s'agit de gigantesques timbres vierges que tu aurais apposé à ton quotidien par dépits, signes de ton départ avorté hors de cette misère.
J'ai parfois l'angoisse de penser que tu aurais pu t'en sortir, si tu en avais eu la force; je réalise en un choc assommant, asphyxiant, qu'il y a quelques mois, après cet éclair de conscience t'ayant exposé cruellement la misère dans laquelle tu pataugeais, il te suffisait de faire le premier pas pour prendre la route du rétablissement. Tu aurais arrêté les amphétamines, vu un travailleur social, aurait trouvé un emploi bénin au départ, puis un autre moins pénible, et ainsi de suite... Tu aurais été heureux.
Mais tu as été trop lâche pour fermer ta valise, trop paresseux pour esquisser les quelques enjambées nécessaires jusqu'au quai à l'étage d'en-dessous. Déserteur de l'armée de ta propre décadence, tu as réintégrer les rangs, la tête basse, tes talons élimés traînant contre le sol en un long et las frottement, témoin criant de ta défaite. Tu t'es vautré dans le nid de tes douleurs et a tété au sein de la Faucheuse prématurée le reste de ta bouteille de gin entamée.
Une chance.

* * *

Quelques fois, j'oublie à quel point ta tendresse brute est un havre apaisant pour mes songes apocalyptiques; tu désamorces  mes crises kamikazes avec une précision de métronome, sans même que je n'aie eu le temps de comprendre que j'explosais.
Mais ne te l'ai-je pas déjà dit assez de fois? Ces interrupteurs destinés à enclencher l'incendie ne sont que des leurres pour cacher ce tic tac incessant, si familier que tu en as oublié la cadence; mes représailles envers ce monde sont comme une bombe à retardement, mon amour, et un jour, je t'éclaterai à la gueule et lacérerai tes beaux mots et tes louables intentions.
Je ne sais pas d'où je tiens toute cette hargne, mais elle est emmagasinée dans mon être, à quelque part, a leaking faucet, et attend seulement que quelqu'un l'effleure un peu trop longtemps pour faire ses dommages; je suis un obus amassant la poussière sous les plaines françaises. Il y a une kalachnikov encodée quelque part dans mon code génétique, ou peut-être manque-t-il une marche à l'échelle de mon ADN, mais dans tous les cas, tu seras le premier dans l'onde du radar lorsque cette défaillance dans les engrenages de mon âme, par une collision imprévue avec l'univers, créera l'étincelle nécessaire pour faire sauter le baril de poudre de mon crâne.
Tu mérites déjà d'être décoré pour le courage que tu as d'affronter les tranchées de ma tête, mais j'ai bien peur que la seule bénédiction que tu recevras sera celle anonyme du prêtre qui  pellettera aux côtés de ton caveau."


Je t'aime moi non plus

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