vendredi 7 septembre 2012

Threads, Portishead



« Ce livre sera pourri, comme je suis pourrie, et comme ma génération l'est davantage.
Parce que qu'y a-t-il vraiment à raconter sur ses déboires? Des déclinaisons de douleurs et quelques sourires épars, l'extase de la perdition et le désespoir de ne plus vraiment croire? Rien de nouveau en soi, une répétition incessante d'erreurs et de bons coups qui additionnés s'annulent. Vous serez lassés de la redondance de mes aléas et de mes réflexions, car je pourrais les répéter interminablement.
À dix-huit ans, les nuits sont longues et les aubes, navrantes, inlassablement.
Dans les hiéroglyphes des clichés prestes de mes épisodes existentiels, je ne peux savoir s'il serait possible de tirer une conclusion positive.
Nous sommes fauchés, car je crois que nous sommes avant tout une génération dépendante, de tout, avant l'âge. Dépendante des écrans qui ont fleuris dans les rues du centre-ville comme nous apprenions à marcher, du contact permanent et pourtant superficiel que nous maintenons par la cybersphère mondiale et les filets de nos cellulaires, des produits de consommation qu'on nous vante constamment et dont les spectres nous suivent jusque dans les bouches brûlantes des métros, de ces nuits stroboscopiques où nos pupilles s'agrandissent à la taille des vinyles des anciens disc-jockeys jusqu'à manger la vitalité de nos yeux, des conquêtes vides et amères que nous multiplions en tentant de se retrouver un peu à travers la morsure d'autres peaux, du besoin de succès omniprésent que nous n'arriverons jamais à vraiment atteindre. Du rêve d'un bonheur impératif, onéreux et botoxé.
Le Québec a perdu sa religion, alors nous prions dans les clubs en idolâtrant un prêtre électronique qui diffuse sa messe hypnotisante à travers les haut-parleurs grésillant et illustre notre ferveur via des vidéos grisantes et hétéroclites. Les shooters renversés sur le plexiglas des bars a remplacé la consécration du vin, mais en soit, dans la danse désordonnée et fanatique des adulescents déposant leurs pilules sur leurs langues comme on y glissait autrefois l'hostie, il y a continuation logique; la réalisation de l'absurde caractère de notre vie a succédé à la recherche d'un sens pour la mort, et nous badigeonnons donc de noir ces aubes aux pupilles trop écarquillées pour, pendant quelques heures perdus dans nos synapses travestis, sentir pleinement la morsure d'un plaisir décadent légitimant la fadeur de la vie.
Remarquez, ce culte de la vitesse de vivre n'est peut-être pas la pire des époques que nous aurions pu expérimenter; nos géniteurs, eux, sont nés trop tard pour goûter au dogme de la liberté hippy, pour déguster l'espoir de la paix,  cette conviction générationnelle filtrée à travers les lunettes kaléidoscopiques des drogues bariolées de leurs grands frères à qui tout à été donné droit dans la gueule, bonheur-moto-boulot-dodo; ils n'ont sus que recueillir les soupirs d'opportunités que leur ont laissés leurs prédécesseurs, humer brièvement quelques volutes de rêve, avant de se retrouver devant le vide d'un futur soudainement monochrome. Ils ont été jeunes trop tardivement pour avoir confiance en l'avenir et ont vieillis trop tôt pour se retrouver dans les codes abstraits de notre présent informatique.
Plus le temps creuse ses sillons dans les plaines sèches de leurs visages, plus la société leur rappelle leur vieillesse à coup de publicités léchées par des coups de pinceaux synthétiques, qu'ils critiquent par dépits. Ils sont désabusés de la politique après avoir hurlé de joie et levé les bras trop tôt en 1980 et 1995, humiliés par leur frénésie injustifiée par quelques poussières de pourcentages. Ils ont plaidés contre les pluies acides, mais se contentent à présent de suivre la progression graduelle du déversement des banquises dans les océans tièdes, marées de larmes diluées par la stupidité humaine. Ils se rougissent le nez de temps en temps dans les cinq à sept organisés au temps de Noël, au milieu de leurs minables cubicules qu'ils tentent de camoufler sous un éclairage tamisé bon marché.  Ils patientent des heures aux urgences pour contempler la lente progression des cancers de leurs parents et tentent de taper sur les doigts de leurs enfants pour ne pas qu'ils se noircissent les poumons de la même façon. Ils n'osent pas divorcer ni se trouver d'amants, ou s'aiment d'un amour fatigué. Quelques chanceux se sont créés des empires en haut des soubassements de Montréal travestis gratte-ciels, mais ils sont claustrophobes des cloisons familiales lorsqu'ils rentrent dans leurs châteaux de verre trônant sur Maplewood. Ils voient le monde évoluer, le comprennent peut-être pour certains, mais sont désenchantés de la force autrefois surestimée de leurs mains et de leurs synapses.
Je leur souhaite de ne pas savoir le pathétisme de leurs existences; si nous avons éclos dans un univers fauché, bombardé des affres de l'écologie, de l'inégalité sociale et des dettes étatiques, au moins, nous n'avons pas été témoins de la dégringolade exponentielle des espérances de la jeunesse.
Parfois, lorsque j'observe mes parents, j'espère qu'ils ne se verront jamais de la manière dont je les détaille. Lorsqu'ils aspirent la pellicule de lait restant dans leur cuiller en un grand sapement dégoûtant, en retroussant le bord du journal avec un faible froissement pour que leurs grands yeux fatigués ourlés de poches de peau tombantes puissent décrypter les manchettes insignifiantes du Journal de Montréal, j'ai pitié d'eux. Pitié d'eux, mais pitié d'eux! Pitié des efforts las qu'ils mettent à me poser des questions dont ils prédisent les monosyllabes des réponses, pitié de leur épiderme flétri comme la peau des pêches gâtées, pitié même des bonheurs imbéciles qui ponctuent leur existence, tellement éphémères et vides de sens...
Et alors, je suis affligée d'un sentiment d'amour contrit, parce qu'à les détester à ce point, la moindre des choses que je leur doit, c'est bien cette compassion d'enfant... Bien contre moi, je voudrais les serrer dans mes bras, jusqu'à leur en laisser les marques de mes ongles, jusqu'à leur en casser les côtes, qu'ils étouffent sous la force de mon attachement, et meurent en souriant doucement dans la chaleur de mon étreinte. Même si par la suite, je sangloterais et cracherais sur leurs cadavres gelés.
Oui, je leur en veux d'être si tristement touchants, de briser la chrysalide de colère que je maçonne brique par brique pour me protéger de leurs pénibles sourires et de leur affection insuffisante pour me protéger du poids de la vie. »

Je t'aime moi non plus ©

2 commentaires:

  1. Tu autocritique,mais saches que tu as un vrai dont d'écriture,pourquoi ne pas en faire un livre?Moi sa yes j'ai eu l'idée du titre et tout je vais le mettre en place cette année :)
    Comment dire j'aime toujours autant des écris,crois-moi un jour l'écriture cynique qu'on aura accumulé avec le temps s'en ira,c'est ce qu'il se passe pour moi en ce moment ...

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  2. Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.

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