jeudi 14 juin 2012

Chan Chan



Dia 1.
Arrivée à San Jose. Les voitures remplissent tout l'espace sonore de leurs hurlements furieux et font vibrer la ville d'une glauque atmosphère de déchéance.
Il pleut. Il pleut à en crever, et toutes les âmes qui défilent devant nos yeux étrangers aux intempéries de ce pays inconnu sont des silhouettes fantomatiques aux masques carnavalesques; cet homme basané aux rides creusant des canyons du temps qui passe en haut de son front soucieux, qui se grille une clope sous un porche qu'on devine qu'il n'est pas le sien... Tous ces êtres x - y - z qui nous bousculent, peut-être sans vraiment nous voir, et qui transpirent le monochrome de leurs existences seulement par le preste de leurs pas.
La gazoline empeste l'air, et non l'inverse. On ne respire que les volutes que crachent les bus de ferraille à la solidité douteuse, il semble que ce sont les machines quoi soient maîtres de ces rues anthracites, rythmant la vie et la mort des Hommes par leur danse sans silences.
Sur la majorité des murs de briques sales, des murales de graffitis dépeignent des rêves à demi réels de formes incohérentes; un chat aux orbites de nacre, blanches comme des billes des mioches... Des corps étirés, étiolés, sans visages, sans rivage, possiblement miroir de cette génération née dans un pays de forêts et de fantasques animaux et qui se doit pourtant de se noircir les poumons entre les barbelés délimitant les clivages sociaux.

Dia 2.
J'ai peur des bibittes dans mon lit.
Mon opinion générale de l'expérience qui m'attend joue aux montagnes russes; une seconde, je croie que tout va bien se passer, j'apprend déjà des verbes en espagnol et quelques formulations, et l'autre, je crois que tout le groupe me déteste, ma famille me déteste, je me déteste,et j'aurais envie de me rouler en boule pour que monsieur vienne me chercher. Alors je ne sais ps.
J'ai l'impression que si je me sors de toute cette histoire sans être morcelée de toute part, je vais avoir une preuve que je suis capable d'être courageuse et de surmonter mon angoisse et ma difficulté d'exister, et que je vais me rattacher à ce symbole jusqu'au jour où- fin.

Dia 3.
Esti de tabarnack de calsis de saint ciboire. C'était quoi cette putain de bonne idée de m'inscrire dans un voyage pour un pays dont je connais pas la langue. J'ai déjà assez de misère à trouver que j'ai une quelconque valeur, sans être capable de le dire, c'est 100 fois pire.
Mi mama no regarde mio.
Coliss, c'est long longtemps, 3 semaines. Et puis comme je l'avais prévu, je suis pas capable d'en parler à personne. Je cligne des yeux longtemps longtemps quand je sens que j'ai une boule de laine coincée dans la gorge et je me dis: un jour de moins tentôt! Let's go! T'es capable!
Je veux parler à ma mère mais j'ai peur de partir à brailler. Je veux voir Monsieur et qu'il me console (j'ai dis à ma maman que j'avais aucun hombre dans ma vie. RIGHT! J'en ai 2 ou 3 caliss).
On m'aimerait peut-être pas de toute façon.

Dia 4.
Hay una cucaracha in la habitazion.
On s'est levés à 7 heures pour aller charrier des roches et parès on a râtelé des feuilles. Productivité.

Dia 8.
Hay una semana depuis que je suis partie du Canada. No lo se si soy bien.

Dia 9.
Plantation de café et de canne à sucre.
Chialage sur les bibttes et la friture. Mon estomac quémande des salades de homards avec des avocats, des tomates, des asperges et une vinaigrette à la limite. J'ai les crunchy des empanadas encore coincés dans la gorge.
Il y avait un brouillard fou quand on est revenus, c'était comme dans un film. La nappe monochrome de ces pans de silence visuel nous a enveloppé dans son étreinte fantomatique, muet étranglement des extrêmes émotionnelles... Tout n'était que murmures épars d'humanité qui chuchotaient par hasard à nos oreilles leurs fragments compris à demi les phares d'une voiture qui fendaient le linceul de pluie suspendu, déchirant le silence du hurlement rageur et éphémère de son moteur antique; la musique lugubre des xylophones de jeunes regroupés pour partager dans ce cimetière de lumière un peu de rythme (rythmer ce spectre de ville qu'est Santa Elena). J'ai arrêté d'exister un instant.
On s'est arrêtés à un petit restaurant, un boui boui étrange garoché sur le bord de la route campagnarde qui se perd dans la réserve, dont les mélodies exotiques créaient un cratère d'un paradoxe dérangeant avec le noir et blanc du paysage de la montagne magnée par les nappes de fumée. Le menu présentaient quelques noms de chez nous, fast-food devant lequel on lève habituellement le nez quand on déambule dans les rues de Montréal, mais qui fait office d'étreinte maternelle de mon pays en berne (et en révolution) lorsque vues dans ces terres étrangères. On s'est dit qu'on y dégusterait quelques cochonneries pour nous remonter le morale.
Il y a eut une tempête terrible pendant le souper. On s'est tous arrêtés pour regarder la voûte d'encre se faire déchirer par les éclats de lumière tranchant nos pupilles de leur intensité débourrée. Les clignotements me rappelaient un club à ciel ouvert, une rave silencieuse et magnifique.
Bref.

Dia 12.
Il y a quelque chose de touchant dans l'étrange clivage qui existe entre notre monde et le leur, qu'on nomme peut-être à tord pauvreté et qui n'est en somme qu'un murmure au creux d'un concerto.
Le brouillard enveloppe les formes et suspend sur les dénivelés montagneux un écran d'un gris souris uniforme. Le tonnerre lointain avale les bruits. Quelques grappes de gazon s'accrochent aux plates bandes à demi mangées par la terre et les routes de gravier crissent sous les pas; on trébuche dans les dénivelés des chemins crevassés de roches lorsqu'on parcourt les routes inégales qui conduisent aux quelques institutions connues.
La beauté tient dans les plis fatigués du visage de ce vieillard souriant qui échange quelques colones pour un fruit exotique. Elle se matérialise dans l'air préoccupé de cet homme basané qui fume, la chemise nonchalamment défaite, ses épais sourcils de jais froncés par-dessus un regard qui pourrait être doux.
La beauté, c'est aussi ces boucles blondes qui virevoltent sous les tressautements des rires de Maria, ou les mimiques radieuses de Ricardo; c'est la fatigue latente dans tous les gestes de notre maman, et qui ne réussit toutefois pas à chasser de ses iris une parcelle de contentement de voir ses enfants si énergiques, si vivants.
La beauté, c'est être.

Dia 14.
Monsieur, j'ai un peu parlé de toi aujourd'hui. Un peu. Je pense aux pigments d'encre de tes bras et à la saveur de tes sourires de gamin et j'ai diablement envie d'essayer de t'aimer comme du monde. En vrai, avec la vie commune et les étreintes qui ne sont pas suspendues dans l'espace-temps, et les épiceries en tenant la main et le toucher aveugle de désir; mais en même temps, j'ai peur de vouloir simplement effectuer une translation de mon été précédent, et ça me met en rogne et me fout la chienne et je ne sais plus. En plus, Cocaïne Eyes, Cocaïne Eyes, Cocaïne Eyes! Et le Nazi! Et les bras de Ganesh! Je veux tous les bonbons de la confiserie en même temps... Juste une bouchée et je reviens au sucre de tes lèvres, promis.
Ici, il pleut. Mais tentôt il faisait soleil. J'aime la caresse auditive des goutelettes sur le sol terreux et sur les toits de tôle.
J'ai exhibé mon corps dans une piscine d'une hôtel luxueux parce que j'en avais envie. Es-tu fier de moi? J'ai existé pour personne d'autre que moi, pour quelques minutes. C'était chic.
Je ne sais pas si je suis capable d'être belle dans ma plus chaste présentation, pas de mascarade de mascara ni de rasoirs pour couper les têtes de Scylla, que des yeux de mime et des cheveux de savane enrubannés d'humidité.
Aussi, j'ai aidé des mioche à faire des exercices d'anglais et j'ai adoré. Je me sentais utile, gentille, prête à take on the world; je me sentais, pour quelques poussières d'humanité, d'éternité, à ma place. Même s'ils n'étaient pas reconnaissants. Même si je me trompais. Simplement parce que j'étais là, j'imagine.
J'aime l'odeur de la cloud forest, me gustas tu.
Mais ça ne va pas non plus arc-en-ciel et licornes, reconnaissons-le, j'ai hâte de poser mes pieds à Montréal et de régler mes comptes sentimentaux, donner leurs baisers aux créanciers; j'ai prêté beaucoup de promesses et à présent, les intérêts sont au plafond et je devrais rembourser les dégâts.
Mon coeur est un bordel, mais mon cerveau survit.

Dia 16.
On a fait un trecking de 3 heures pour aller chercher des caméras au fond de la jungle et c'était magique.
J'ai eu une longue réflexion sur la place de l'Homme dans la nature, de sa prétendue suprématie sur les éléments mêmes qui le composent, et j'en suis venue à la conclusion que cette mentalité selon laquelle l'Homme s'inscrit humblement dans le cycle du vivant, à la même échelle que les scarabées, les oiseaux ou les félins, me marquera.
Merci, bonsoir, nous sommes dérisoires (et je trouve ça incroyablement beau).

Dia 17.
Il reste 5 dodos ici, youpidou.
Je m'ennuie des gens et je sais pas comment dealer avec Monsieur. Le laisser, pas le laisser? Est-ce que je suis avec lui, pointe à la ligne? Je sais pas. Je sais plus. Rien est clair. Tabarnack. Je t'aime, mais pas assez. Mes relations sont de réels bordels.
On a ramassé des déchets toute la journée, écrasés des bouteilles, des sacs de carton, des boites de jus... Même si c'était dégoûtant (sous la chaleur et avec les coquerelles), je me suis dis que je referais peut-être ça, juste parce que la valeur de la planète dépasse celle du confort personnel. Jusqu'à un certain point, l'horreur de l'acte donne un poids d'autant plus grand à l'acte.
Maria vient de rentrer. C'est une petite Lolita. Je vais donc peut-être décrire mes bénins états d'âme après le feu.

Dia 18.
Journée éprouvante. En fait, non. On a rien fait de notre matinée parce uqe le groupe est parti sans nous planter des trous (à la mode de chez nous).
Je suis allée courir ensuite. Le soleil qui tape sur notre front, qui me cuit agraéblement le crâne sous sa main de fer refermée sur mon frêle corps de faible perdante... La sueur dans le dos, le front, le cou, l'âme... C'est si éprouvant que ça en devient agréablement buzzant, plaisant. La respiration devient une incantation qu'il suffit de répéter en boucle pour ne pas sentir la fatigue et pour perpétrer le rite.
S'MALADE.

Dia 19.
Il reste 5 jours, dont 4 à Santa Elena. Nous sommes présentement à la plage. Ça sent le sel, on entend les vagues et il fait un peu plus nuageux que tout à l'heure, donc plus frais, donc plus supportable. Bref, physiquement, nous sommes accrochés à un îlot de paradis et nous étiolons nos existences dans un havre de paix.
Je pense à toi, Monsieur. Tout à l'heure, nous parlions de surf et de monsieurs blonds qui donnent des cours, partout, dans tous les pays du Sud, et je me suis dis que c'était tout toi. Je l'espère, en tout cas, un jour. C'est étrange à quel point j'ai une affection sans borne pour toi, indépendamment de ma personne. Je pourrais être cette millionnaire hautaine, fille à papa qui sommeille quelque part en moi et que tu détesterais, que je te souhaiterais quand même tout le bonheur du monde.
Je pourrais me ficher des autres fille,s mais je ne peux pas m'enlever du crâne le regard des autres; partout je le traque, il me menace de l'immensité du jugement de ma solitude, du rejet latent que je couve. Il est dans les prunelles de E.T. à chaque fois que nous abordons le sujet de nos places dans l'univers, il est dans ma comparaison avec le monde de S. lorsque nous étions ensemble, il est dans le nombre de photos que les gens prennent avec moi et le nombre de mots que je prononce dans un groupe.
Nous n'avons pas la même vie. Je ne les aime pas. Et pourtant, je voudrais belong. Quelles foutaises.
Je déteste mon corps. Ah, et puis, allez vous faire voir, je n'ai pas envie de m'en faire avec la vie. Seulement voilà, je suis folle et dépendante du regard des autres ,toujours.
FOUTAISES. Ce serait un beau nom pour mon journal personnel.
Je n'ai pas pris mes médicaments, peut-être intentionnellement. Bon Dieu que je déteste exister, en ce moment. Je veux rentrer au Canada dans les bras de Monsieur, via les pupilles de Cocaïne Eyes et en parlant à mon meilleur ami. Je veux juste être bien, caliss.

Dia 20.
Dernier dimanche en famille. On s'est levées, on a fait des crêpes au sirop d'érable avec des fruits - et apparemment, ils ont aimés.
Je me sens juste bien. Avec les fillettes, la maman, le garçon. J'ai l'impression de tout comprendre.
Pourtant, je me suis réveillée et je voulais crever. Je m'ennuyais de M., je voulais lui écrire, m'excuser de ne plus être dans sa vie... Ça me fait bizarre de savoir qu'elle est encore avec F. Ça va faire un an, bientôt, cet été... Je peux pas ne pas me comparer à la même période.
Je sais plus trop qui je suis. Je m'ennuie de mon été précédent avec S. J'ai vu des photos de lui et ça m' fait tout drôle. Il est une porte qui restera à jamais ouverte; la chambranle a été arrachée.

Dia 21.
Dernière nuit.
Ma tête est un imbroglio d'émotions entremêlées par les méandres du vif de leurs racines. Je sens osciller dans les teintes de grises changeantes de mes humeurs troubles et tout me semble source de séisme sentimental alors que, debout dans la cabane de tôle et de brindilles qu'est mon coeur, je proclame une maturité, peut-être un amour de la vie, que je ne connaissais pas.
Tout à l'heure, auprès du feu, je me reprochais mon incapacité à être appréciée des autres et à établir le contact, à me faire aimer d'une façon aussi facile et transparente que s. ou de me laisser glisser dans le tumulte de mes envies sans avoir cure de ce que le monde pense; danser, apprendre au moins, rire de moi-même... Mais parce que je n'en avais pas le courage, je me détestais.
Ensuite, en prenant des photos avec la famille, en parlant un peu avec eux de quand nous reviendrons, en voyant dans les yeux des fillettes la déception enfantine et éphémère de notre départ, en décelant dans ceux de la maman la compréhension expérimentée de cette ambiguitée émotive si bouleversante, je me suis sentie comme transportée par un élan de confiance en la personne exceptionnelle que je pourrais être une fois guérie; déterminée, ouverte, talentueuse et facile à vivre... J'ai voulu tester cette projection et me donner la promesse que nous nous étreindrions un jour, malgré mon angoisse qu'elle ne soit qu'une de ces chimères que je sais si bien créer, fantômes antipodes à mon essence si profondément détestée.
J'ai l'impression qu'on m'arrache à un milieu où je commence tout juste à me sentir chez moi, à exister dans ma plus simple forme; l'amour donné à bras ouverts aux enfants qui débarquent dans les existences mises à nues des familles d'accueil,  le sourire sincèrement BON de W. (homme à marier), l'affection sans bornes pour la natures dans ses plus primaires déclinaisons... C'est si loin des préoccupations loufoques de notre réalité quotidienne... J'en soulèverais, des roches, caline.
Je suis fatiguée. À poursuivre demain, sur le thème : le temps s'est suspendu à une vitesse affolante, ici, et je m'en extirpe comme des volutes d'un rêve à demi enseveli sous l'opacité de la nuit se dissipant au crépuscule.

Dia 22.
Départ preste des fillettes pour l'école ce matin, sans qu'on ait vraiment le temps de pleurer ou de ressentir quoi que ce soit d'autre que l'impression curieuse que quelque chose allait nous manquer. Comme si je regardais leurs silhouettes dansantes s'éloigner à travers le filtre de brouillard dans lequel Monteverde s'emmitoufle perpétuellement à cette période de l'année, un adieu graduel et sans bruits, étouffé sous la flanelle de l'innocence.
Je les imagine à la maison, qui jouent, qui sourient, beaux petits rayons de soleil... 
En regardant défiler ces paysages devant mes yeux éblouis de leur beauté vierge, je sentais graduellement la réalité de la fin de ce rêve me pénétrer comme l'encre de la dernière phrase d'un manuscrit imbibe graduellement la surface poreuse de son ultime page.
Comment se nommera le roman? Vestiges d'un autre temps.

2 commentaires:

  1. Ca a du te changé un peu, ça fait du bien de se frotter à l'Ailleurs, quelques temps.

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