vendredi 29 juin 2012



"Car nous voulons tous absolument nous posséder nous-mêmes tout seuls, garder ce que nous avons (qui est si fugace qu'il est parti ou qu'il a changé aussitôt que nous croyons l'avoir trouvé, vu, nommé), dont le plus apparent est justement notre haine pour tout ce qui veut nous faire vouloir comme des dépossédés."
L'hiver de force, Réjean Ducharme




"Je les entend parler comme on perçoit un bourdonnement agaçant d'un essaïm d'abeilles trop loin pour être dangereux mais assez près pour nous rappeler sa présence dérangeante; des conversations sur les marques de shampoings anti-pelliculaires, sur les long-métrages mettant en vedette des acteurs encore assez underground pour pouvoir être mentionnés dans des conversations de "connaisseurs", sur une pseudo-politique qu'ils ne comprennent pas plus que moi mais dont ils camouflent l'ignorance sous des termes professionnels, sur les ruptures et les amalgames récents des personnes qu'ils côtoient de si loin... Foutaises.
Quelqu'un tente de temps en temps de m'intégrer à une conversation, mais je déçois à tous les coups en ne décochant qu'une parole encore plus vide que les leurs, un "c'est bien" que je force à sonner davantage incertain que je ne le pense, simplement pour exposer au monde à quel point nos opinions sont dérisoires, à quel point ces préoccupations débiles ne sont que soupirs éparpillés dans un vide de sens muet. On va crever de toute façon. Alors les gens abandonnent de plus en plus l'espoir de me rendre acceptable socialement, ma famille tout particulièrement. Je ne sais pas si c'est bien ou pas.
Quelques fois, au cours de ma courte existence, j'ai cru être assez semblable à certaines personnes pour leur glisser à quel point je ne nous comprenais pas - nous, la société, nous, la race humaine-, à quel point je suis égarée et déconnectée de tous ces soucis d'Homme. Je suis une épave qui ne vaut pas la peine d'être visitée, une carapace inhabitée, désertée par le mollusque d'âme qui a dû, lors d'un jour précoce de mon existence, décider de s'éclipser du monde des vivants;
Quand ma grand-mère est morte, tout le monde braillait comme des mômes, et sanglotait, et hoquetait en faisant des bruits dégueulasses avec leurs mouchoirs trempés de mucus, et moi je restais là, calée dans un des fauteuils de simili cuir, les yeux secs et le coeur même pas un tout petit peu ratatiné. Le seul mirage d'émotion qui m'avait traversé l'esprit, c'était une lassitude profonde de tout ce flafla sentimental inutile. Capote-pas, là, chose, on va crever de toute façon...
Bref, quand j'ai osé à quelques reprises décrier le néant de raison qui régit notre univers, étendue à quelque part, les yeux dans le vague, mes pulsations cardiaques médiocrement semblables à toujours, tout le monde a constamment jugé nécessaire de tenter de me rassurer sur la valeur de la vie, comme si le fait que je réalise à quel point je suis mièvre signifiait nécessairement que je voulais éradiquer ce dérisoire en m'auto-supprimant.
On m'a répété que bien qu'on allait mourir, il fallait tout de même tirer le meilleur tant qu'on y était, qu'il y avait les fleurs, les abeilles, les bonnes notes, les garçons, les bonnes chansons et les bouteilles de rosé, et que peut-être que je ne pouvais pas comprendre pour l'instant, mais que plus tard, "trouver ça ben ben beau". J'ai aussi eu droit à une multitude d'avis sur comment passer de ma pellicule de cendre à une plus rose pour regarder l'univers, des suggestions toutes plus déplorables les unes que les autres.
Le conseil le moins ridicule que j'aie reçu était celui d'un gars sympa qui portait du maquillage et des vestes à studs, des vieux t-shirts troués et des Doc Martens. À première vu, il m'avait autant écoeuré que les autres, parce que ce n'est pas en étant marginal qu'on prouve à quel point on ne sert à rien... Mais un jour, il avait affirmé en classe qu'il était nihiliste, et il avait tenté d'expliquer à des stupides fillettes habillées de robes à fleur ce que c'était. J'avais prêté l'oreille. Ça m'avait plu. J'étais allée le voir une fois le cours terminé, on avait séché l'après-midi, il avait fumé des tops et j'avais perdu mon temps à arracher des poignées de gazon du terrain de soccer du collège, et on avait commencé à traîner ensemble, un peu. Il sortait dans les bars un soir sur deux et pouvait y dépenser 50$ en shooters - il m'avait glissé nonchalamment que son médecin disait que son foie était déjà condamné, je ne sais pas si c'était de la frime -, se faisait des lignes de cocaïne de temps en temps pour "tromper l'ennui généralisé" et tabassait des enfants de douze ans lorsqu'ils enfourchaient leurs vélos à la sortie des classes pour se payer ses paradis artificiels. Il parlait beaucoup, sacrait beaucoup, répétait ces choses que je voulais entendre d'une autre bouche; signification nulle, absence de but, pas de compréhension, vide, néant, inutile, insignifiant, foutaises.
Il m'avait confié que puisque rien n'importait et qu'il était tout de même ici en raison de cette carence de sens, il préférait faire de sa vie une ode au risible en transgressant tout ce que dictaient les règles inventées de toutes pièces par une société construite sur des mensonges.
C'est la meilleure raison qu'on m'ait un jour donné d'agir d'une certaine façon, sans traverser la vie en spectres incolores.
Puis, un jour, il a voulu qu'on couche ensemble, je lui ai répliqué que je ne voyais pas pourquoi je ferais ça, il m'a gueulé que j'étais ridicule ("Immature! Laide! Hypocrite, tabarnack!"), et j'ai décidé de ne plus le voir, parce que tenter de rabibocher une relation basée sur le vide, ça me semblait encore plus risible que je l'étais moi-même.
Tout le monde me trouve ridicule, de toute façon, décevante pour mon enthousiasme statique vis-à-vis l'entièreté de la planète. C'est décelable dans la façon dont on me regarde, dans la manière dont on me distribue les copies d'examen, dans la cadence lente des phrases qu'on m'adresse...
Parfois j'aimerais être ouvertement ridicule, ou encore plus ridicule que ridicule, être incompréhensible, peut-être même folle; déparler à n'en plus finir, m'arrêter sur le bord des crèmeries  pour gueuler aux jeunes couples qui dégustent leurs glaces en se toisant amoureusement: "Y va te laisser à moment donné pi y va en trouver une meilleure au lit, pi tu vas brailler en esti! Ça vaut-tu encore la peine de la payer, la foutue crème glacée?" J'aimerais être classifiée comme une dérangée, faire CHIER tout le monde en rappelant continuellement aux gens qu'ils vont mourir et qu'une fois dans la terre, cette minute passée à chercher la bonne carte d'anniversaire pour une autre fête de la consommation aura autant de valeur que celle où ils pissent.
J'aimerais être détestée parce que je serais vraie. J'aimerais déambuler dans les rues et que les gens rient de moi pour tromper la douleur de mes vérités, qu'ils me crachent dessus avec leurs grosses langues qui empêtrent leurs mots comme un baillon biologique dans leurs bouches bien propres, qu'ils me lancent des caillous en criant "tu vas tu la fermer, calice?!".
Parce qu'il n'y a rien de pire que de se retrouver dans ce no man's land où je vois bien qu'une cloison me sépare du reste du monde, mais où tous ces visages ne s'en rendent pas compte et ne saisiront jamais l'étendue de cette antinomie.
Et puis, je me rappelle que ça ne sert à rien non plus. Je ne me sentirais pas moins vide, et le monde ne serait pas moins polychrome. Alors j'attend que ça passe. Je vais crever de toute façon.





Foutaises ©

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