jeudi 5 avril 2012

Schindler's List


« Mais plus que tout, je me répugnais. Chaque projet que j’entreprenais, chaque action que je posais, chaque pensée qui me traversait l’esprit, tout n’était que déclinaisons du spectre d’Ana, obsession latente qui m’attendait au détour de chaque songe pour m’embraser le corps et me glacer la raison.

J’étais toujours à ses côtés l’observant, l’épiant, scrutant chaque mouvement qu’elle effectuait, soulagé de reconnaitre des gestes bénins modulant son quotidien d’une saveur particulière ; cette habitude qu’elle avait à porter son doigt à ses lèvres entrouvertes lorsqu’elle lisait avec concentration, cette tendance récurrente qu’elle avait d’enfoncer ses ongles dans sa peau, les bras croisés, lorsqu’une bouffée de haine était attisée par une inadvertance… Reconnaître ses tics, ses formulations, c’était une promesse qu’elle n’avait pas changé au détour d’un regard. Qu’elle était encore mienne à garder, à soigner. Anna ; mon mythe de Sisyphe sous le ton de Camus, tâche insurmontable à sans cesse recommencer et qui lentement me gagnait à aimer.

Mais pire encore, à travers toutes ces nécessités qui me faisaient détourner mes habitudes sensées et prendre des risques inutiles, il y avait cette évidence atroce, inacceptable, qui toujours, peu importe ce que j’entreprenais, susurrait à mon oreille l’infamie de mon obsession.

Il fallait me rendre à l’évidence : je ne voulais pas qu’Ana guérisse de la gangrène qui lui rongeait l’âme. La beauté de sa fragilité se serait fanée au même rythme que les bouquets de douleurs qui fleurissaient à chaque fois qu’un élément lui rappelait la haine qu’elle portait pour la vie. Toute son unicité tenait dans ce paradoxe permanent qui l’habitait et qui se manifestait dans chacun de ses regards, dans chaque phrase articulée ; cette apparence de poupée de porcelaine au charme candide, couvant pourtant mille douleurs centenaires et une colère inguérissable qui la grugeait de l’intérieur.

C’était horrible. C’était monstrueux. Mais c’était vrai. »

Ana


* * *


"Je ne sais pas... Je ne sais plus."

Je me questionne sur ce que je recherche de tous ces jeux de chassé-croisés, qu'ils soient sentimentaux, charnels ou strictement amicaux... À quoi ça rime, cette quête du Saint Passé, celui durant lequel je souhaitais me trancher les veines pour avoir une preuve du tumulte des rivières pourpres de ma fin?

Nous sortions trop tard, nous vomissions dans les rues.

Nous étions jeunes, ratées, déchues avant l'âge, mais amies.

Je vous avais à mes côtés. Je ne sais pas ce qui me manque le plus de cela.

J'ai l'impression d'être en deuil depuis des mois, sans pouvoir me sortir de la torpeur et de l'abattement que me procure cette absence pourtant peut-être plus naturelle, sans pouvoir dormir paisiblement quand je pense à vous... Voile de dentelle noire couvrant des yeux uniquement fardés de coulées de mascara, lourde robe de satin, haut col, manches trois quart, jupe cintrée au genou, jambes cendrées de collants ruisselants, bottillons de cuir aux talons qui claquent contre les pavés de ces rues solitaires où se croisent sans se voir des hommes, des âges et de villes...

En pleurant, je dévisage les bières ouvertes qui devraient contenir vos corps, mais je n'y trouve que mon propre visage dupliqué; c'est le souvenir que vous aviez de moi, peut-être, la place qui m'était réservée dans votre vie, qui me manque probablement davantage.

Je suis un monstre, sphère d'égocentrisme dans une cage de chaire qui exhibe dans ses tissus de porcelaine un amour pour le monde qu'elle ne donne pas.

Mais quelle douleur que d'être un monstre semblable!

1 commentaire:

  1. Toi aussi t as eu cette maladie un véritable enfer .la mon poids se stagne mais bon ...Contente de lire tes nouveaux textes . (l)

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