vendredi 2 décembre 2011

« [...] Les vastes forêts se changèrent en campagnes riantes qu'il fallut arroser de la sueur des hommes et dans lesquelles on vit bientôt l'esclavage et la misère germer et croître avec les moissons.
[...] Pour le poète, c'est l'or et l'argent, mais pour le philosophe, ce sont le fer et le blé qui ont civilisé les hommes et perdu le genre humain. »
Discours sur l'origine de l'inégalité, J.-J. Rousseau


L'oratorio de la cupidité

Oratorio (nom masculin singulier): (musique) drame lyrique chanté et accompagné par un orchestre, souvent d'inspiration sacrée, interprété sans décors, ni costumes.

« La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres. »
Alors où un homme usurpe-t-il le droit de faire payer aux autres ses erreurs, de berner des individus, affirmant qu’une cave vide et fragile contient l’or de leur réussite afin qu’ils empilent les blocs de marbre qui obstrue son entrée, créant à leur insu un trône pour l’escroc ? Cette manifestation mille fois observée est-elle restreinte à une catégorie d’êtres, de modèles mentaux, où est-ce simplement une propension de l’homme de tirer le plus d’avantages possibles, d’étendre sa sphère d’influence et d’autorité aussi loin que lui permettent ses moyens?
Si nous en avions la chance, pourrions-nous tous vraiment négliger l'intérêt d'autrui, sans limites, rongeant jusqu'à l'os la viande de notre conscience humaine pour puiser dans le sang de ses dommages collatéraux la force nécessaire à notre futile ascension? Chaque individu, s'il en avait la chance, se découvrirait-il capable de gruger la chair crue de ses semblables jusqu'à ce que ce squelette ne soit plus que poussière égarée au vent, avalée par les ventres de plastique des aspirateurs de notre décadence morale? Et ce monstre anthropophage ne sera-t-il pas forcé à se dévorer lui-même pour persévérer dans cette folie de grandeur, cette nécessité imaginaire de croissance infinie, une fois ses ressources cannibales épuisées?
La pyramide sociale s'affinant à son sommet, nous ne pourrons jamais savoir avec certitude tout le poison que contient chaque cœur d'homme; cela est peut-être une chance. Ce que nous savons, par contre, c'est que quelques pompes à sentiments ont développés - ou sont-ils nés ainsi? - des viscères métalliques.
Je ne crois pas que l'appétit d'une âme puisse trouver satiété dans l'opulence, toute aussi impressionnante soit-elle. La succession des phares éternels des grandes villes, les bulles d'or des bouteilles de champagne à 1000 euros, la compagnie divertissante des beautiful people, les costards et robes de crêpe de Chine, les domestiques, les bureaux en haut de tours de cristal, les jets, toute cette panoplie d'inutilités étiquetées d'un prix – dont on n'espérerait même pas que notre salaire y soit égal un jour – ne sont pas l'issue recherchée. Elles en sont les manifestations, probablement, mais non pas le titre, l’essence.
Le but tient dans la comparaison. L'ambitieux désire la supériorité, le regard envieux de ses semblables. Il fouille dans cette envie sa valeur profonde, il associe l'exclusivité des privilèges qu'il peut se permettre à la preuve d'une véritable suprématie. La qualité de l'âme du cupide tient dans le superlatif, dans sa capacité à dépasser les autres, à contrôler davantage.
Hors, où est la borne dans un domaine aussi subjectif que la comparaison du pouvoir d'un univers mondialisé de 7 milliards d'âmes?
Cependant, dans cette quête éperdue du prochain sommet, l'homme perd une part de son âme: sa compassion, sa sensibilité, sa perception de voir autre chose que l'éclat fascinant de pièces de monnaie. Oh, les hurlements des courtiers de la Bourse sont bien plus doux aux oreilles que la plus belle symphonie de Beethoven, tant que le dernier mouvement se termine par le solo de notre caisse enregistreuse.
En définissant son succès par cet égocentrisme qui se nourrit d'une réussite enfantant les malheurs d'autrui, en se déshumanisant de la sorte, l'homme possède-t-il encore toutes les caractéristiques émotionnelles de son espèce ? Ou isole-t-il tout sentiment hors de sa sphère de narcissisme? Peut-il être heureux, même dans un singulier si restreint ? Peut-on, en tant qu'individu, être heureux lorsque la compétitivité n'a de limite que son propre nom en première place ? En étirant les derniers étages de sa pyramide de Maslow, surplombant les mégalopoles de consciences humaines du haut de la grandeur de son bureau de verre, d'acier et de bois centenaire, n'y-a-t-il pas un certain problème d'ingénierie, du fait qu'on a dû saccager le 3ème niveau pour construire sa supériorité? Je ne vois pas quelle loi antigravitationnelle pourrait empêcher le prisme de s'écrouler, tôt ou tard...
Mais même dans l’optique où la perte de son âme dans ce jeu de serpents et échelles plaqué d'or représente un sacrifice légitime pour l’homme cupide, il y égare également une facette d'autant plus importante, et ce, pour l'individu lui-même: sa place au sein de la société qu'il a floué. Abattre les frontières balisées d'une société de laquelle il désire pourtant un trône pour édifier son pouvoir aux yeux de la populace, c'est anéantir les fondations mêmes de cette société, et, ainsi, signer à plus ou long terme le contrat de son écroulement, en sachant bien que celui-ci sera
aussi publicisé que l'ascension. Que le masque de joyaux composé par temps, efforts et subterfuges a une bombe à retardement qui écartèle lentement ses fibres, sans que jamais elles ne puissent se ressouder. C'est accepter de tomber des cieux, admettre qu'il n'était pas le Dieu dépeint dans les fresques partout exhibées dans ce palais de sel qu'il s'est construit. La marée monte. En faisant s'affaisser le château de carte, à mesure qu'il remarque les fissures s'accumuler dans les bas fonds de son bâtiment, que le plaquage de métaux précieux s'effrite pour exposer la fragilité de ses fondations d’anticipations erronées, il faudrait bien prévoir que, siégeant à la cime de la construction, il sera celui qui tombera le plus bas.
Ils s'en tireront avec des millions dans des paradis fiscaux en laissant des milliers de travailleurs à la rue, trop naïfs pour ne pas avoir cherché outre les miroirs glorifiés qu'on leur a offert. Aberration, j’en conviens. À s'en couper l'appétit. À en gerber. À en crever.
Mais dans leurs dégâts collatéraux, peut-être ont-ils perdu plus que leur société millionnaire; peut-être se sont-ils endettés, à l'instar des chiffres d'affaire falsifiés de leurs monopoles, de plus de raisons de ne pas dormir, même dans leurs draps de satin insolemment onéreux; car cette perte du droit de siéger au parlement des hommes « bons » selon l’opinion publique ne se rachète pas.
Étrangement, c'est cette amertume de l'échec social qui me saute le plus aux yeux en écoutant les délibérations des procès de ces statues de chrysocale. C'est ces honteuses balafres indissociables du portrait médiatisé qu'on retient du monstre derrière ou devant l'homme, cette étiquette de dégoût général, et non l'outrage à la société qu'il laisse derrière lui. C'est cette horrible silhouette borgne qui a faillit à l'humanitarisme et qui marchera dans des les déserts de sel de son offense, en complets fortunés, certes, mais solitaire, esseulé. Les Grecs l'avaient compris; le pire sort pour punir la cupidité ne tient pas dans l'abattement de la lame d'un couteau, mais bien dans l'ostracisme. Le criminel a pavé la voie de son départ de ses erreurs, a fortifié les railles de sa trajectoire par son dénigrement de l'égalité uniforme.
Oh, tous ces Narcisses trop axés vers leur obsession de fortune se retrouveront inévitablement seuls, désormais incapables de retirer du monde leur combustible à égo : le regard des autres.




Pour comprendre d'où vient ce discours interminable sur la cupidité humaine, regardez:

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