vendredi 3 juin 2011

Indian Summer

Waw. Je suis capable d'avoir une âme diaphane.




Je t'aime bien. Je t'aime au terme de la langue où, au lieu d'avaler goulument l'amer d'une relation univoque aussi forte que la vodka qui brûle la trachée, je me délecte du sucre de ton aura. Je me permet de savourer au compte-goutte ta singularité, avec un masque neutre collé au visage, anonyme, souriant de temps en temps derrière ces bonnes manières détachées. Je t'aime du bout de la bouche pour goûter la confiserie subtile de tes humeurs qui laissent une sapidité saccharine à la lisière de ta mâchoire, et non du fond de la gorge, à la cime de l'écoeurement, là où la bile de la nausée sentimentale calcine toute la beauté d'une émotion. Je te frôle de l'extrémité de mes empreintes digitales, t'effleure des terminaisons nerveuses pour ressentir ce manque dérangeant mais pas vraiment douloureux, pour ne pas laisser de striures d'ongles dans le bunker de béton de ton coeur, de ton corps; je m'y briserais, m'y désarticulerais, à vouloir te marquer au fer rouge d'un attachement que je ne souhaite pas concrétiser. Je t'aime à l'avant-première d'une belle apocalypse, au tapis rouge d'un effondrement, sans pénétrer l'amphithéâtre, simplement jolie, grandiose, fardée et jouée de biais- une fausse prestation. Juste à la lisière de la falaise qui surplombe les rochers aux arrêtes aiguisées ou je me trancherais les veines, si j'y sautais, si je m'y lançais comme je m'y suis déjà lancée, comme je m'y suis déjà suicidée avec certitude que cette mort serait la plus grandiose et la plus spéciale que je n'aie jamais vécu (et bien elle ne l'était pas). J'ai les orteilles pointées dans de jolies souliers de ballet au pinacle de la frontière du non retour, la frontière qui délimite plus ou moins clairement le passage vers un manque souffrant, la frontière pointillée tracée aléatoirement sans bien de précision sur nos radars mentaux. On la manque si souvent... Et bien je l'ai trouvé, et je m'y positionne pour pouvoir détailler les paysages grandioses de ta personne sans en ressentir le manque maladif, la dépendance valétudinaire. Lorsque je me sens tressaillir, je m'assoie, me calme, dessine mon ennui de toi ou le trace à coup de longues lettres sans signatures, contre mes murs, contre mes bras, effacés par les vagues de mes marées affectives, attend qu'il passe, et me poste de nouveau. Je sais que tu ne perdureras pas dans mes mémoires, et c'est peut-être ce qui rend la chose si agréable; contrairement à la dernière fois, j'ai la certitude qu'il faudra quelques mois, quelques millénaires d'ennui, peut-être, mais du temps, mademoiselle, uniquement du temps, et pas de suicide, pour t'effacer de mes songes. Tu n'es pas éternel, monsieur. En un sens, ça m'assomme, probablement, mais je me console en me disant que je ne souhaiterais plus repasser par là. Plus jamais.

J'envisage de prendre la décision de ne plus jamais tomber amoureuse. Je sais, je sais, on n'est pas supposée être capable de décider si on désire ou pas dessiner un visage sur tous les moindres gestes qu'on pose en une journée, tracer d'un songe abstrait un nom effervescent dans toutes nos pensées, toutes nos paroles, mais en repensant à tout cela, je trouve tellement plus facile d'aimer de loin... Pas de promesses, de belles paroles, pas de déception. "Je souffre moins à assassiner mes pensées que mes espoirs."; bien sûr que je ne peux plus renier un certain attachement, que je ne peux pas feindre d'ignorer que son souvenir me garde réveillée par moments, mais en sachant que rien ne ressortira de ces étreintes vides via des mots insipides mais comiques, je suis capable de me délecter de cette insipidité, j'arrive à frémir de cette carence en sa présence.

Je te veux, aussi. C'est absurde, à la limite, je t'ai déjà eue. Mais il est dur de se rappeler les rainures imprécises de muscles, la peau tendue contre les clavicules, l'angle d'une mâchoire, la couleur des yeux, une cicatrice aux côtes, savoir ou imaginer chaque parcelle d'unicité d'un corps sans pouvoir se le remémorer des sens. It's the sens of touch.

Je n'ai plus peur de mes émotions, je crois. Au moment présent.

Ce qui me fait peur, ce sont leurs mots. Ses mots. Ils font naître des bourgeons non désirés au creux de mes souvenirs, font des étincelles aux bouts de mes neurotransmetteurs... Je ne veux pas d'espérance, d'optimisme... Je veux le moment présent. Un sourire au bout des doigts et une promesse non dite dans un mensonge qui est loin d'être honteux puisqu'il me rend heureuse.

Oui, je viens d'écrire heureuse. Je le regretterai, je serai contradictoire dans quelques jours, et vous savez quoi? Je m'en foue. En ce moment, je survis.



* (intermède, j'entends un gazouillement de bébé) *




Après avoir souhaité mourir plus qu'on n'a jamais souhaité d'être heureuse, après avoir passé à deux doigts de voir le vrai visage de la Faucheuse, chaque petite parcelle de plaisir donne des ailes (comme c'est drôle qu'on dise "donne des ailes" et "léger comme une plume"!). Chaque soirée ou on ne boit pas, bien ancré dans un confort réel, doux, est une victoire, chaque expiration qui ne repousse pas dans l'atmosphère le tabac de cigarettes bon marché, provoquent les plus beaux feux d'artifice au creux de ma poitrine. C'est kitsch, c'est cheesy, c'est tout ce que je m'amuse à ridiculiser, tout ce que je me suis jurée de ne jamais être... haha.

Mais vous ne pouvez savoir... Vous ne pouvez savoir. En ce moment, la vie vaut la peine d'être vécue, et il est déprimant de se dire qu'il ne s'agit que de la crête d'une vague émotionnelle, même si c'est probablement le cas.

J'étais couchée dans une salle de bain, dévisageant l'évier crasseux dans lequel je venais de vomir, et je continuais à avaler par poignées de dix des comprimés, aidée de gorgées de fort. Je voulais mourir, vraiment, et plus j'en prenais, plus je me disais qu'il fallait que je meure, parce que je n'aurais jamais été capable de regarder en face toutes ces personnes qui venaient me dévisager tour à tour, me demander ce qu'il y avait. Je ne pouvais plus prétendre le trip, je ne pouvais plus prétendre, point, et tous ces inconnus me voyaient dans cette banalité que représentait ma souffrance: je n'étais qu'un point d'interrogation de sang qui errait dans l'immensité de sa perte, avec la ferme intention de trouver le raccourci sens unique vers sa fin, sa rature.

J'avais honte de mourir, je crois. Comme il est si bien décrit dans Girl Interrupted: "Once you've posed that question, it won't go away. I think many people kill themselves simply to stop the debate about whether they will or they won't."

Il est douloureux de se poser la question. Il est douloureux de désirer ardemment la réponse de laquelle la société tente depuis notre plus tendre enfance de nous éloigner, et peut-être pour éradiquer cette peur de notre différence si évidente, on se dit qu’il faudrait le faire, maintenant, maintenant qu’on a le courage, avant de le regretter.

On conçoit les sourires d'autrui comme à travers une vitre bosselée, on ne perçoit des arcs de leur bonheur qu'une bouche grotesque peinturée tout droit dupliquée de la grimace d'un monstre, d'un clown carnavalesque et impersonnel qui ne comprend en rien la complexité déroutante et souffrante de l'existence humaine. La joie n'est qu'un simulacre abstrait à travers nos yeux, toute forme de chant n'est qu'ignoble cri agressant; bonheur n'est que synonyme de mensonge dans ce dictionnaire au champ lexical tournant autour de la Mort. Et on erre à travers le palais des miroirs, se sentant tour à tour gigantesque, prête à écraser ce monde tant méprisé de nos pieds gigantesques, puis, petit être minuscule victime de ses propres yeux qui erre dans une beauté si intense qu'elle fait pleurer de ne pas la posséder.

Ce qui est souffrant dans la splendeur du monde, c'est qu'on ne puisse en rien la posséder. On peut l'effleurer, du bout des doigts, on peut l'admirer, pleurer devant son exactitude et le sentiment d'être absolument à sa place, mais elle est si passagère qu'en croyant la serrer dans ses bras pour en ressentir toutes les nuances, on se retrouve à s'ettouffer. Le bonheur est trop vite parti en fumée. Et quand il veut serrer, son amour il le broie. Mais si la vie est bel et bien un étrange et douloureux divorce, cela veut bien dire qu'on a eut une relation assez magnifique avec elle pour dire "oui je le veux", non?

Alors en réalisant à quel point le monde est beau et éphémère, il faut se rendre à l'évidence: peu importe si tu te retrouveras mangé par les vers demain, peu importe si tu délivres des papillons de sang de tes veines de plastique, tu mourras, oui, mais après avoir goûté quelques gouttes de cette beauté. Elle s'en ira vite. Alors prends en le plus que tu peux, le plus vite possible, quand tu la vois défiler devant toi; peut-être ne sera-t-elle pas là demain, et elle te manquera.

Vivez au jour le jour et essayez de mourir demain, ou après-demain, si vous pouvez tenir le coup. Accrochez-vous aux bouquets de pissenlits et délaissez les fleurs du mal. C'est si beau, le kitsch, quand on sait s'y abandonner.

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